Au mois d'août, pour la première fois, je marcherai vers la Cova da Iria. Avant de partir, je voulais dire d'où me vient ce très ancien amour — et ce que la Dame apparue en 1917 à trois petits bergers a encore à nous dire, en 2026, de nos enfers, de la Russie, et de cette férocité entre frères que j'appelle la frérocité.
La femme à l'enfant
Je ne sais pas exactement quand cela a commencé. Aussi loin que remonte ma mémoire, il y a cette image : une femme qui porte un enfant dans les bras. On me dira que c'est une statue, une icône, un vitrail. C'est d'abord, pour moi, la plus simple et la plus vertigineuse des vérités humaines : avant de nous porter nous-mêmes, avec nos idées, nos titres et nos vanités, nous avons tous été portés. Neuf mois dans un ventre, des années sur une hanche, une vie entière dans un cœur. L'enfant que Marie tient contre elle, c'est Jésus ; mais c'est aussi, en surimpression, tous les enfants du monde, et toutes les mères qui les portent — du ventre à l'épaule, de l'épaule à la main, de la main jusqu'au seuil d'où l'on regarde s'éloigner l'adulte qu'ils sont devenus.
Regardons le monde tel qu'il est, et non tel que nos discours le rêvent : ce sont encore massivement les femmes qui s'occupent des enfants. Les pères, dans certaines sociétés, ont appris à prendre leur part — tant mieux, et j'en suis. Mais ce sont les mères qui portent, au sens le plus physique du terme, l'humanité sur leurs épaules. La Vierge est pour moi le visage de cette femme-là. Non pas une déesse : une mère. Et c'est précisément pour cela qu'elle me bouleverse depuis l'enfance.
La Dame et la rose
On entend parfois que l'Église n'aurait pas toujours mis cette femme en avant. C'est vrai et c'est faux, comme souvent. Dès 431, le concile d'Éphèse la proclame Théotokos, Mère de Dieu. Mais c'est le XIIe siècle qui lui bâtit un royaume : Saint-Bernard, né à deux pas de chez moi, à Fontaine les Dijon, prêche sur elle avec une tendresse qui traverse les siècles, et presque toutes les grandes cathédrales de France s'appellent Notre-Dame.
Comment évoquer Saint-Bernard sans évoquer l'ordre du Temple. Voici ce que l'histoire documente : la règle du Temple, née du concile de Troyes en 1129 sous l'influence directe de Bernard, place l'ordre sous le patronage de Notre-Dame ; les frères récitaient chaque jour son office, et nombre de leurs commanderies portaient le nom de Sainte-Marie. Des moines-soldats agenouillés devant une femme : voilà le fait. La rose, elle, appartient bien à Marie — rosa mystica des litanies, rosaire qui est étymologiquement une couronne de roses, rosaces des cathédrales tournées vers elle, jusqu'à la rose céleste où Dante, guidé justement par Bernard, contemple la « Vierge Mère, fille de ton Fils ». Mais le lien direct entre le Temple et la rose relève de greffes tardives et romantiques, rosicruciennes pour l'essentiel. Je m'en tiens donc à ce qui est sûr — et ce qui est sûr suffit largement à ma démonstration : au cœur du Moyen Âge le plus viril, les hommes de guerre eux-mêmes avaient compris qu'il fallait mettre une mère au centre.
Vrai Dieu, vrai homme — et une précision qui change tout
Rappelons le vertige de la foi chrétienne, que le concile de Chalcédoine a fixé en 451 : Jésus est vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni séparation. Il n'est pas un demi-dieu à la manière des héros grecs, moitié l'un, moitié l'autre. Il est totalement Dieu et totalement homme — et c'est ce paradoxe intégral qui fait toute sa force : un Dieu qui a eu faim, froid, peur ; un homme né d'une femme, d'une humaine de chair. Pour illustrer cela je dis toujours qu'il n'y a pas de demi-frères ou de demi-soeurs, le terme est abominable. Il n'y a que des frères et des soeurs.
Et ici, une précision s'impose, car je corrige volontiers une confusion que je lis souvent. L'Immaculée Conception ne désigne pas la conception virginale de Jésus. Ce sont deux mystères distincts. La conception virginale, c'est Jésus conçu dans le ventre de Marie sans relation charnelle, par l'Esprit Saint : un miracle, au sens plein. L'Immaculée Conception, elle, concerne la conception de Marie : sa mère Anne et son père Joachim l'ont conçue comme tous les parents du monde, dans l'union ordinaire des corps — et le dogme ne dit nulle part que cette union aurait été lavée d'une souillure, car l'Église ne tient pas l'amour conjugal pour un péché. Ce que proclame Pie IX en 1854 dans Ineffabilis Deus, c'est que Marie, dès le premier instant de sa conception, a été préservée du péché originel, par une grâce prévenante de Dieu, en vue des mérites de son Fils. Dieu prépare le vase avant d'y verser le vin. Quatre ans plus tard, à Lourdes, la Dame dira à Bernadette, une enfant incapable d'inventer pareille formule théologique : « Je suis l'Immaculée Conception. » À Fatima, elle parlera de son Cœur Immaculé. C'est la même ligne, la même pureté première.
Le vase, disais-je. Les litanies de Lorette appellent Marie vase spirituel, vase d'honneur. Elle est le calice : celle qui porte. Et qu'on me passe ici une image qui n'est d'aucun catéchisme, mais qui est de mon cœur : pour moi, la femme est aussi le Graal. La coupe vivante qui porte en son ventre le sang et l'avenir de l'homme. Les théologiens fronceront le sourcil ; les poètes, eux, comprendront.

Trois petits bergers

Venons-en à Fatima. Non pas Fatima des cartes postales : Fatima des faits, tels que les archives, les témoignages et les documents de l'Église les établissent.
Aljustrel est un hameau de la paroisse de Fátima, dans le diocèse de Leiria, au centre du Portugal — un pays alors gouverné par une République farouchement anticléricale, et engagé dans la Grande Guerre. Là vivent trois enfants, cousins germains, issus de familles de petits paysans. Lúcia dos Santos, née en 1907, fille d'António et de Maria Rosa, a dix ans en 1917 : vive, meneuse, c'est elle qui parle. Francisco Marto, né en 1908, fils de Manuel — le « Ti Marto » — et d'Olímpia, a huit ans : un contemplatif, qui voit la Dame mais ne l'entend pas. Sa petite sœur Jacinta, née en 1910, a sept ans : la plus tendre, la plus bouleversée.
Dès 1916, les trois petits bergers racontent avoir reçu, par trois fois, la visite d'un ange — l'« Ange de la Paix », l'« Ange du Portugal » — qui leur apprend à prier. Puis vient le dimanche 13 mai 1917. Vers midi, à la Cova da Iria, une cuvette de terres où ils gardent leurs moutons, ils voient au-dessus d'un petit chêne vert une Dame « plus brillante que le soleil ». Elle dit venir du Ciel, et leur donne rendez-vous le 13 de chaque mois, six mois durant. Le même jour, à Rome — coïncidence que l'histoire a retenue — Benoît XV consacre évêque un certain Eugenio Pacelli, le futur Pie XII, qui consacrera un jour le monde au Cœur Immaculé.
L'été des menaces et le jour où le soleil dansa
En juin, une cinquantaine de curieux les accompagnent ; la Dame annonce qu'elle emmènera bientôt Francisco et Jacinta, mais que Lúcia restera pour faire connaître son Cœur Immaculé. En juillet, ils sont des milliers ; c'est ce 13 juillet 1917 que les enfants reçoivent le fameux « secret », en trois parties, sur lequel je reviens plus bas — avec la promesse d'un miracle pour octobre, « afin que tous croient ».
Le 13 août, la Dame trouve la Cova vide de ses voyants : l'administrateur du canton d'Ourém, Artur Santos, républicain anticlérical militant, a enlevé les trois enfants. Il les enferme, les interroge, les menace de les jeter dans un chaudron d'huile bouillante s'ils ne livrent pas le secret et n'avouent pas la supercherie. Trois gamins de sept, neuf et dix ans, séparés les uns des autres, croyant chacun que les autres ont déjà été ébouillantés : aucun ne cède, aucun ne se contredit. On les relâche. La Dame les rejoint le 19 août, un peu plus loin, aux Valinhos. J'y pense souvent : c'est au mois d'août que la Mère a dû attendre ses enfants prisonniers — et c'est au mois d'août que j'irai vers elle.
Le 13 octobre 1917, sous une pluie battante, cinquante à soixante-dix mille personnes se pressent à la Cova da Iria : paysans, bourgeois, sceptiques venus se moquer, journalistes de la presse anticléricale venus constater le fiasco. La Dame se nomme enfin : Notre-Dame du Rosaire. Elle demande qu'on bâtisse une chapelle, annonce la fin prochaine de la guerre. Puis la pluie cesse, les nuages se déchirent — et pendant une dizaine de minutes, la foule voit le soleil tournoyer, lancer des gerbes de couleurs, sembler se détacher du ciel et fondre sur la terre, avant de reprendre sa place. Des milliers de témoins, trempés jusqu'aux os, retrouvent leurs vêtements secs. Le récit le plus célèbre n'est pas d'un dévot : il est d'Avelino de Almeida, rédacteur en chef d'O Século, grand quotidien lisboète anticlérical, qui décrit deux jours plus tard, stupéfait et honnête, ce que des dizaines de milliers de personnes ont vu. La science, depuis, propose ses hypothèses — effets rétiniens de la fixation du soleil, phénomènes optiques, attente collective. Les croyants y voient un signe. Je laisse chacun à sa liberté : l'Église elle-même enseigne qu'une révélation privée, même reconnue « digne de foi » comme le fit l'évêque de Leiria en 1930, ne s'impose à la foi de personne. Mais qu'un pays entier, presse hostile comprise, ait témoigné d'un même prodige au jour et à l'heure annoncés par trois enfants illettrés — cela, au minimum, mérite qu'on s'arrête.
Ce que les enfants sont devenus
La Dame avait dit vrai, et vite. Francisco meurt le 4 avril 1919 à Aljustrel, emporté par la grippe espagnole, à dix ans, en offrant ses souffrances « pour consoler » son Dieu. Jacinta meurt le 20 février 1920, à neuf ans, seule dans un hôpital de Lisbonne, au bout d'un calvaire de pleurésies et d'opérations qu'elle a traversé avec une gravité d'adulte, offrant tout « pour les pécheurs ». Jean-Paul II les béatifie à Fatima le 13 mai 2000 ; le pape François les canonise le 13 mai 2017, pour le centenaire : ils sont les plus jeunes saints non martyrs de toute l'histoire de l'Église.
Lúcia, elle, restera — comme annoncé. Religieuse chez les sœurs de Sainte-Dorothée en Espagne, elle reçoit encore deux visites : à Pontevedra en 1925, où lui est confiée la dévotion réparatrice des premiers samedis du mois, et à Tuy, le 13 juin 1929, où lui est demandée formellement la consécration de la Russie au Cœur Immaculé. En 1948, elle entre au carmel Sainte-Thérèse de Coimbra, sous le nom de sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé. Sur ordre de son évêque, elle rédige ses Mémoires — quatre entre 1935 et 1941, deux autres en 1989 et 1993 — où sont consignés les événements et le secret. Elle rencontre plusieurs fois Jean-Paul II, meurt le 13 février 2005 à quatre-vingt-dix-sept ans, et repose aujourd'hui dans la basilique de Fatima, près de Jacinta. Son procès en béatification, ouvert par dérogation de Benoît XVI, a franchi une étape décisive : le 22 juin 2023, le pape François l'a déclarée vénérable. Il ne manque plus qu'un miracle reconnu pour qu'elle rejoigne officiellement ses petits cousins.
Le secret en trois actes
Que s'est-il dit, ce 13 juillet 1917 ? Le « secret » comporte trois parties, que sœur Lucie a mises par écrit tardivement — la troisième le 3 janvier 1944 — ce que les sceptiques soulignent à bon droit, et à quoi les croyants répondent qu'elle n'écrivait que par obéissance, quand son évêque l'ordonnait. Voici ce que disent les textes publiés par le Vatican.
Premier acte : l'enfer. La Dame ouvre les mains, et les enfants voient « un grand océan de feu », des démons et des âmes comme des braises transparentes, soulevées par les flammes au milieu de cris de douleur. Jacinta, sept ans, en restera marquée jusqu'à son dernier souffle. La Dame ajoute que Dieu veut établir dans le monde la dévotion à son Cœur Immaculé — pour que les âmes se sauvent.
Deuxième acte : la guerre, et la Russie. La guerre va finir, dit-elle — nous sommes en juillet 1917. Mais si les hommes ne cessent pas d'offenser Dieu, une autre commencera, pire, sous le pontificat de Pie XI. Le signe avant-coureur sera « une nuit illuminée par une lumière inconnue » : sœur Lucie reconnaîtra ce signe dans l'extraordinaire aurore boréale qui embrasa le ciel de l'Europe dans la nuit du 25 au 26 janvier 1938, quelques semaines avant l'Anschluss. Et puis cette phrase stupéfiante, prononcée trois mois avant la révolution d'Octobre, quand la Russie n'était encore aux yeux du monde qu'un empire chancelant : si l'on n'écoute pas ses demandes — la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé, la communion réparatrice des premiers samedis — la Russie « répandra ses erreurs à travers le monde », provoquant guerres et persécutions ; des nations seront anéanties. Mais la promesse finale est de lumière : « À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. »
Troisième acte : le pape en blanc. Gardée sous scellés pendant des décennies, nourrissant tous les fantasmes, la troisième partie fut révélée par le Vatican le 26 juin 2000. C'est une vision : un ange au glaive de feu crie « Pénitence ! » ; un « évêque vêtu de blanc » — les enfants ont « l'impression que c'est le Saint-Père » — gravit une montagne escarpée à travers une grande ville à moitié en ruines, jonchée de cadavres, priant pour les morts qu'il croise ; parvenu au sommet, au pied d'une grande croix de troncs bruts, il est tué par des soldats à coups d'armes à feu et de flèches, et avec lui des évêques, des prêtres, des religieux, des laïcs ; deux anges recueillent le sang des martyrs pour en irriguer les âmes. Le commentaire théologique du cardinal Ratzinger, publié le même jour, invite à y lire non pas un film du futur mais une image du XXe siècle tout entier : le siècle des martyrs, des totalitarismes, de l'Église persécutée. Et un événement s'y est inscrit de lui-même : le 13 mai 1981 — jour anniversaire de la première apparition — Jean-Paul II s'effondre place Saint-Pierre sous les balles d'Ali Ağca. Il attribuera sa survie à la Dame de Fatima, disant qu'une main maternelle avait dévié la balle. Cette balle est aujourd'hui sertie dans la couronne de la statue de la Vierge, à la Cova da Iria.
Restait la fameuse consécration. Pie XII consacra le monde au Cœur Immaculé en 1942, puis les peuples de Russie en 1952. Jean-Paul II, le 25 mars 1984, en union avec les évêques du monde entier et devant la statue venue spécialement de Fatima, consacra de nouveau le monde — et sœur Lucie confirma par écrit que cette consécration avait été « acceptée du Ciel ». Cinq ans plus tard, le mur de Berlin tombait ; sept ans plus tard, l'URSS n'existait plus. Chacun jugera. Et le 25 mars 2022, un mois après l'invasion de l'Ukraine, le pape François a consacré au Cœur Immaculé de Marie la Russie etl'Ukraine — ensemble, dans la même prière. Retenez ce geste : nous y reviendrons, car il dit tout.
Prométhée, ou l'homme presque dieu
Pourquoi la Mère se donne-t-elle la peine d'avertir ? Parce que nous sommes libres. C'est notre singularité dans la création : l'animal suit sa nature, l'homme choisit. Les Grecs l'avaient dit à leur manière avec le mythe de Prométhée. Le Titan vole le feu aux dieux, le cache dans une tige de férule et l'offre aux hommes — et avec le feu, la technique, l'adresse de la main, l'art de transformer le monde. Zeus le punit atrocement : enchaîné au Caucase, le foie dévoré chaque jour par un aigle. Punition démesurée ? Non : les dieux avaient compris que ce cadeau-là changerait tout. Grâce au feu prométhéen, l'homme n'a cessé d'évoluer quand l'animal restait ce qu'il était. Et le voici aujourd'hui presque dieu : il fend l'atome, réécrit le génome, fabrique des intelligences qui parlent. Presque dieu — et c'est là que tout se joue. Car il ne peut pas y avoir plusieurs dieux, et l'homme qui se prend pour Dieu reste un homme : traversé, depuis la faute originelle, par le mal autant que par le bien. J'ose une formule qui fera tiquer les théologiens — saint Augustin enseigne que le mal n'est que privation du bien, et il a sans doute raison — mais mon expérience d'homme me souffle que le mal est comme consubstantiel au bien : ils poussent dans le même jardin, entrelacés.
Alors que faire ? Jardiner, précisément. Arroser en nous tout ce qui relève du bien, et poser un bâillon sur la bouche du mal pour le faire taire — non pas une fois, mais chaque matin. Et qu'on ne s'y trompe pas : faire le bien n'est pas une transaction, on ne gagne pas sa place au paradis comme on achète une place de cinéma. Faire le bien fait du bien à celui qui le fait, ici et maintenant, jusqu'à sa mort : cela unifie, cela apaise, cela relie. Faire le mal, à l'inverse, entretient en nous quelque chose de l'ordre du vice, qui ronge. Et je crois que Satan — appelez-le comme vous voudrez, la métaphore me suffit — n'a jamais été aussi actif qu'aujourd'hui : je le vois comme un grand ciseau qui coupe les liens intimes entre les hommes. Le lien d'amour. Et ce lien plus secret encore qui nous unit devant la mort : puisque nous sommes tous mortels, nous nous devons les uns aux autres solidarité et tendresse. Couper cela, c'est l'œuvre du diable, au sens étymologique : le diviseur.
L'enfer n'est pas sous la terre : il affleure
Relisons maintenant la vision du 13 juillet avec des yeux d'aujourd'hui. Un océan de feu, des corps soulevés par les flammes, des cris. Faut-il aller le chercher sous la terre ? Pour des millions d'hommes, l'enfer est déjà là, sur terre, et il est de fabrication humaine. Il s'est appelé Verdun, puis Auschwitz — la Shoah, où l'homme a industrialisé la damnation de l'homme. Il s'appelle aujourd'hui le Soudan, où El-Fasher est tombée dans les massacres en octobre dernier dans l'indifférence quasi générale. Il s'appelle Gaza, où les morts se comptent par dizaines de milliers. Et il ne faut pas oublier — je pèse mes mots : il ne faut pas oublier — le pogrom du 7 octobre 2023. Je refuse la comptabilité sélective des douleurs : beaucoup, aujourd'hui, sont coupables de faire le mal, et la première victoire du mal est de nous faire choisir nos morts.
Derrière presque tous ces enfers, il y a un commerce : celui des armes. Et ici, je livre une interprétation personnelle, que je donne pour ce qu'elle est — la colère d'un homme, pas une vérité d'Évangile. Il est difficile de trouver une année du XXe siècle où les États-Unis n'aient pas été engagés militairement quelque part ; ils sont, de très loin, le premier exportateur d'armes de la planète, autour de quarante pour cent du marché mondial. Ce pays saturé d'églises, qui imprime sur ses billets sa confiance en Dieu, jouit de la vente de la mort — et dans le même temps, au cœur de la plus grande richesse jamais accumulée, ses citoyens doivent payer l'école et payer l'hôpital, quand la France a montré depuis longtemps que la gratuité de l'une et de l'autre est possible. Alors oui, dans mes colères, il m'arrive d'appeler l'Amérique le grand Satan. Mais je me corrige aussitôt, car je hais les récits binaires : il existe une autre Amérique, celle de Dorothy Day et de Martin Luther King, celle des soupes populaires et des rêveurs. Et je n'oublie pas que mon propre pays figure sur le podium des marchands d'armes. Le sécateur du diable ne connaît pas les frontières.
« Consacrer la Russie » : qu'est-ce à dire ?
Venons-en au plus délicat. Pourquoi la Dame demande-t-elle, en 1917, la consécration de la Russie — et non de l'Allemagne, ou du monde en général ? La lecture classique voit dans « les erreurs de la Russie » le communisme athée qui allait ensanglanter le siècle. Elle a pour elle la chronologie, et elle est sans doute juste. Mais je crois qu'il y a plus fin, et je livre là encore mon interprétation personnelle. Consacrer n'est pas condamner : c'est confier, c'est ramener au cœur. La Russie n'est pas pour la chrétienté un pays étranger : elle est le frère séparé, l'autre poumon — Jean-Paul II disait que l'Europe devait respirer avec ses deux poumons, l'occidental et l'oriental. Depuis le schisme de 1054, la chrétienté vit coupée en deux, et Moscou s'est rêvée troisième Rome. Demander qu'on lui consacre la Russie, c'est peut-être demander qu'on ne l'abandonne jamais, qu'on ne la traite jamais en damnée de l'histoire — parce qu'une mère ne raye aucun de ses fils.
Et aujourd'hui ? Aujourd'hui, le danger d'une guerre totale, nucléaire, n'a jamais été aussi tangible depuis 1962. Et les terres d'entre-deux, écartelées entre les deux poumons, sont gangrenées par la corruption. Les chiffres qui circulent sur la « fortune » du président ukrainien ne relève pas de la propagande; Les faits établis suffisent, et ils accablent un système. Octobre 2021 : les Pandora Papers — Pandore encore, décidément, l'histoire a de l'humour — révèlent le réseau de sociétés offshore bâti autour de Kvartal 95, la maison de production de Volodymyr Zelensky, dont il a discrètement cédé les parts à son ami Chefir juste avant l'élection de 2019, lui qui s'était fait élire en pourfendeur des oligarques. Novembre 2025 : l'opération « Midas » du NABU — l'agence anticorruption ukrainienne elle-même, personne ne pourra parler de propagande russe — met au jour une centaine de millions de dollars de rétrocommissions prélevées sur les contrats d'Energoatom, l'opérateur nucléaire d'État, en pleine guerre, pendant que les soldats mouraient dans les tranchées du Donbass. L'homme désigné comme le cerveau, Timour Minditch, coactionnaire de Kvartal 95 et intime du président, s'enfuit en Israël quelques heures avant les perquisitions ; les ministres de la Justice et de l'Énergie démissionnent ; au printemps 2026, des écoutes divulguées font remonter les questions jusqu'au sommet de l'État — sans, à ce jour, que le président soit pénalement mis en cause, je le précise par honnêteté. Et je n'oublie pas l'oligarque Kolomoïsky, ancien parrain médiatique du candidat Zelensky, arrêté en 2023 dans son propre pays.
Qu'on me comprenne bien : je ne canonise pas Vladimir Poutine. Cette guerre est née d'une invasion, la sienne ; en Russie, les opposants meurent en prison — Alexeï Navalny en février 2024. Mais précisément : la paix ne se signe jamais qu'avec ses ennemis. De Gaulle et Adenauer se sont donné la main quand les charniers étaient encore tièdes. Et voyez où nous en sommes en cet été 2026 : trêve de Pâques orthodoxe en avril, trêve du 9 mai, et ces dernières semaines des pourparlers sur un cessez-le-feu aérien pour relancer les négociations. Le dialogue n'est plus un blasphème : il est déjà sur la table. Je crois que le message de Fatima nous y pousse depuis un siècle : reconstruire le lien entre l'Europe et la grande Russie, recoudre la chrétienté déchirée, réapprendre à respirer avec les deux poumons. Et le geste du pape François, le 25 mars 2022, disait exactement cela : consacrer ensemble, dans la même phrase, la Russie et l'Ukraine. La Mère refuse de choisir entre ses fils — parce que nous sommes tous les enfants de Marie, comme nous sommes tous frères de son Fils, et donc tous enfants de Dieu.
La frérocité
Reste alors la question que je porte depuis longtemps et qui a fini par m'imposer un mot. La Bible ne commence pas par une guerre entre empires : elle commence par un frère qui tue son frère. Caïn et Abel, et cette question de Dieu qui roule encore sur le monde : qu'as-tu fait de ton frère ? Puis dans le Genèse il y a eu Ismael et Isaac, puis Esaü et Jacob. Les Grecs ont raconté la même chose avec Étéocle et Polynice s'entretuant sous les murs de Thèbes, avec la maison des Atrides s'exterminant de génération en génération. J'appelle cela la frérocité : en télescopant la férocité et la fraternité, ce mot nomme cette dérive où la proximité et le lien intime ne suscitent plus la protection, mais un acharnement destructeur. C'est la férocité entre frères, l'exact contre-pied de la fraternité. De Caïn et Abel jusqu'aux affrontements entre peuples voisins, la frérocité traduit ce moment où la maison commune est transformée en champ de bataille. C'est, je crois, le plus grand des péchés — parce qu'il retourne contre le frère l'énergie même qui devait le protéger.
Et la Vierge, dans tout cela ? Elle est la mère qui regarde ses enfants se battre. Faites l'expérience de pensée, elle est à la portée de tous : que fait une mère quand elle voit les fils qu'elle a portés avec tant d'amour dans son ventre finir par se battre comme des chiffonniers ? Elle pleure. Elle crie. Elle se jette entre les coups. À La Salette, en 1846, les enfants l'ont vue en larmes, le visage dans les mains. À Fatima, elle avertit, elle supplie, elle promet. Elle revient, encore et encore — comme une mère revient toujours frapper à la porte de la chambre où ses fils se déchirent.
Antigone, la sœur debout
Une dernière figure, et elle n'est pas chrétienne — c'est dire que ce que je décris est plus vieux que nos Églises. À Thèbes, après la mort d'Œdipe, ses deux fils Étéocle et Polynice s'entretuent pour le trône. Créon — leur oncle, devenu roi — décrète qu'Étéocle, mort en défenseur de la cité, aura des funérailles, mais que Polynice, mort en assaillant, pourrira sans sépulture, livré aux chiens et aux oiseaux. Une seule personne se lève contre l'édit : une femme, leur sœur, Antigone. Elle recouvre le corps de son frère d'une poignée de terre, au nom des lois non écrites, plus anciennes que les décrets des rois, et elle jette à Créon cette phrase que Sophocle lui prête et qui vaut tous les traités : « Je suis née pour partager l'amour, non la haine. » Elle le paiera de sa vie.
Voilà. Ce sont les femmes, toujours, qui ensevelissent, qui veillent, qui pleurent, qui prient, qui s'interposent entre les frères ennemis — d'Antigone aux mères de la place de Mai, des pietàs de nos églises aux femmes en noir de toutes les guerres. On m'objectera que lorsqu'on donne le pouvoir à une femme, elle se met trop souvent à gouverner comme les hommes. C'est exact, et c'est bien ce qui me confirme : ce n'est pas le sexe du pouvoir qu'il faut changer, c'est sa nature. Le pouvoir tel que nous l'avons bâti corrompt qui le prend, homme ou femme. Seul l'amour unit.
Le pouvoir de l'amour
Nous ne sortirons de la frérocité que le jour où le pouvoir sera le pouvoir de l'amour — cette force qui relie — et non plus le pouvoir de l'argent, ce sécateur qui nous taille en individus séparés, chacun persuadé de valoir mieux que son voisin, chacun dispensé de partager. Nous vivons un temps où quelques hommes accumulent des milliards qu'ils ne dépenseront jamais, pendant que des enfants — des enfants malades, même — meurent chaque jour dans l'indifférence générale. Voilà pourquoi la Vierge pleure. Voilà pourquoi elle revient. Non pour nous distraire avec des prodiges, mais pour nous rappeler, avec l'obstination des mères, notre devoir d'hommes : notre devoir d'humanité.
Fatima est pour moi un lieu de confluence : le ciel y a touché la terre, l'histoire la plus tragique du XXe siècle y croise trois enfants qui gardaient des moutons, et la grande politique y rencontre la prière des humbles. En août, je serai là-bas — dans ce mois où, en 1917, la Dame attendit en vain ses petits prisonniers. Je marcherai sur l'esplanade, je passerai devant la couronne où dort une balle, et je penserai à tout cela : à ma mère, à toutes les mères, aux frères qui s'entretuent de Kiev à Khartoum, et à cette promesse têtue — à la fin, c'est son Cœur qui triomphera.
Car au fond, la Dame de la Cova da Iria ne nous demande pas de regarder le soleil danser. Elle nous demande d'empêcher la terre de brûler.
DiBu
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