"La Réunion, île sans premier peuple : ce que l'histoire dit (et ne dit pas) de la couleur de peau" description: "Peuplement, esclavage, petits Blancs, abolition : reprise sourcée d'un billet oral, avec notes de bas de page, pour distinguer les faits établis des approximations qui circulent sur l'histoire réunionnaise." tags: ["Île de La Réunion", "Histoire"]
Par Didier Buffet
Une vague médiatique souffle sur nos îles : Nouvelle-Calédonie, Corse, et maintenant La Réunion sont convoquées dans le même mouvement, comme si une seule grille de lecture pouvait s'appliquer partout. Je ne suis pas réunionnais de naissance. Je n'écris pas depuis l'île mais depuis Dijon, comme un homme de 61 ans qui étudie l'histoire de La Réunion depuis plusieurs années, en contact régulier avec des historiens et plongé dans les ouvrages de référence. Ce n'est donc pas une leçon donnée de l'extérieur, mais une mise en ordre, avec sources et notes de bas de page, de ce que disent les archives sur un sujet où circulent beaucoup d'approximations : la couleur de peau, l'esclavage, et ce qui distingue vraiment La Réunion des autres anciennes colonies.
Une île sans premier peuple
Le point de départ change tout : La Réunion était déserte avant l'arrivée des Européens. Pas de population autochtone, pas de civilisation antérieure effacée par la colonisation. Les Arabes l'avaient repérée et nommée Dina Morgabin dès le XVᵉ siècle, les Portugais l'avaient baptisée Santa Apollonia, mais personne n'y vivait¹. C'est une spécificité reconnue par les géographes : à la différence de la Martinique et de la Guadeloupe — peuplées par les Caraïbes (Kalinago) avant l'arrivée française — ou de la Guyane, où vivent toujours des peuples amérindiens, La Réunion n'a pas de peuple premier déposé par l'histoire et dont la colonisation aurait organisé l'effacement. Les Nations unies définissent les peuples autochtones par une continuité historique sur un territoire antérieure à la colonisation² : ce critère ne s'applique tout simplement pas à La Réunion, où la population dite « créole » est par définition allochtone, venue d'ailleurs et enracinée sur place.
C'est une différence de nature, pas de degré, avec les processus de colonisation dits « d'invasion » — qu'on pense à la conquête de l'Algérie, où des populations déjà installées subissent une domination étrangère sur leur propre sol. La Réunion relève d'une autre catégorie : une colonisation de peuplement sur un territoire vierge. Cela ne dédouane en rien l'histoire de l'esclavage qui s'y est construite — on y revient plus bas — mais cela interdit de plaquer sur l'île des grilles de lecture pensées pour des sociétés où un peuple premier a été conquis, déporté ou exterminé.
Les premiers Réunionnais : des marginaux, et des légendes qu'il faut désormais oublier
L'histoire commence par des marginaux, pas par une armée — et elle est beaucoup moins linéaire que ne le racontent les manuels. Dès 1640, le capitaine Alonse Goubert (sur le Saint-Alexis) fait une première prise de possession française, sans lendemain³. En 1646, sur ordre de Pronis, gouverneur du comptoir de Fort-Dauphin à Madagascar, douze mutins menés par Jean Leclerc dit des Roquettes sont déportés à Bourbon ; ils sont rapatriés en 1649⁴. Une deuxième tentative suit en 1654 : Antoine Thaureau, dit Couillard, exilé avec sept Français et six Malgaches volontaires, s'installe au bord de l'étang de Saint-Paul — et non, contrairement à la légende, dans la « grotte des Premiers Français », un mythe que les généalogistes Jules Bénard et Bernard Monge démontent à l'aide des relevés géologiques : le profil de la côte a trop changé depuis pour que la grotte ait pu être habitable⁵. Trois cyclones (1655, 1657, 1658) ruinent leurs plantations ; ils sont finalement récupérés par un navire anglais dont le capitaine les embarque comme simples soldats, puis, arrivé en Inde, offre leurs compagnons malgaches en cadeau à un roi local en échange d'un droit de commerce — ce qui constitue, selon Bénard et Monge, le tout premier acte de traite d'êtres humains lié à l'histoire de Bourbon⁶. Point important que ces mêmes auteurs soulignent : à cette date, rien n'indique que les Malgaches accompagnant les Français aient eu le statut d'esclaves — la pratique ne semble pas encore en vigueur du côté de Fort-Dauphin⁷.
C'est en novembre 1663 que le Saint-Charles dépose à Saint-Paul douze volontaires recrutés à Fort-Dauphin : Louis Payen, un second Blanc dont l'identité reste débattue entre généalogistes (Samson Lebeau pour les uns, Pierre Pau pour d'autres — les recherches les plus récentes mettent en doute cette dernière piste), et dix Malgaches, sept hommes et trois femmes⁸. Là encore, aucune source ne fait d'eux des esclaves⁹. C'est seulement en 1665, avec l'arrivée officielle d'Étienne Regnault et d'une vingtaine de colons envoyés par Colbert, que commence la colonisation proprement dite — Jacques Lougnon insiste sur cette distinction entre peuplement (Payen, 1663) et colonisation (Regnault, 1665)¹⁰.
La croissance qui suit est laborieuse : le recensement d'Antoine Boucher dénombre 734 habitants en 1704, 1 024 en 1711, et 1 171 en 1713 (dont 633 Blancs et 538 Noirs)¹¹. Quarante-six ans après les premiers mutins, c'est un bilan que le géographe Jean Defos du Rau qualifie lui-même de très en deçà des ambitions de la Compagnie¹². Autre fait piquant : dès 1703-1705, à peine quarante ans après l'arrivée de Payen, les voyageurs de passage — l'évêque de Tournon, le médecin Borghesi, l'administrateur Durot — donnent déjà des origines de l'île des versions contradictoires et largement légendaires (pirates naufragés épousant des esclaves enlevées sur les côtes indiennes, etc.), preuve que la mémoire exacte du peuplement s'était déjà brouillée en une génération¹³. Ces mêmes observateurs notent toutefois un fait solide : dès cette époque, les deux tiers de la population libre de l'île étaient déjà des créoles de sang-mêlé¹⁴. Le métissage n'est donc pas un phénomène du XIXᵉ siècle : il est antérieur, documenté, et reconnu comme tel par les contemporains eux-mêmes.
Du café à la canne : l'esclavage s'installe, et se choisit selon des préjugés
Le mobile de la colonisation n'est pas idéologique, il est commercial : la Compagnie des Indes orientales fait de Bourbon une escale de ravitaillement, puis, lorsque le roi veut du café, une terre à planter. C'est ce basculement vers une économie de plantation qui appelle une main-d'œuvre servile. Officiellement interdit par la Compagnie, l'esclavage est en réalité pratiqué par les gouverneurs eux-mêmes dès la fin du XVIIᵉ siècle, qui comprennent que l'île ne produira rien sans bras serviles¹⁵. Le choix des routes de traite obéit à des préjugés explicitement raciaux que les archives ont conservés : l'administrateur Foucherolles recommande en 1703 de faire venir des esclaves d'Inde, les Malgaches étant jugés « paresseux et révoltés » — mais sur place, les colons leur préfèrent justement les Malgaches, qu'ils trouvent moins indolents. Le gouverneur Villers (1701-1709) est le premier à organiser la traite à grande échelle ; en 1707, l'agent Dulivier fait parvenir les quatre premiers esclaves achetés officiellement en Inde (les « Malabars ») ; plus tard, jugeant à leur tour les Indiens « paresseux » et les Malgaches « insubordonnés », les autorités orientent le recrutement vers le Mozambique, où le « Cafre » est réputé « laborieux, vigoureux et docile »¹⁶. Cette mécanique — choisir une origine géographique de traite selon des stéréotypes raciaux changeants — est aussi révélatrice que les chiffres : en 1713, on ne compte encore que 338 esclaves pour 633 Blancs et libres¹⁷ ; l'esclavage de masse est encore à venir.
Il viendra avec le café, puis avec la canne. Le traité de Paris (1763) sacrifie les comptoirs des Indes et sonne le glas des privilèges de la Compagnie, liquidée en 1767 ; Bourbon passe sous administration royale directe. Le café Bourbon ne peut plus rivaliser avec celui des Antilles, et surtout avec la production massive de Saint-Domingue. La canne à sucre prend le relais : les premiers moulins apparaissent en 1784 à Saint-Benoît et à Bras-Panon, et Cossigny introduit la variété « Batavia » en 1788¹⁸. Entre-temps, les épices (muscade et girofle introduites par l'intendant Pierre Poivre, fruits exotiques acclimatés par Joseph Hubert) avaient permis l'enrichissement d'une classe de petits planteurs dans l'Est de l'île¹⁹. C'est à ce moment-là que l'esclavage va véritablement structurer la société de plantation — le Code Noir de 1685, élaboré pour les Antilles, n'est étendu à Bourbon qu'en 1723²⁰.
Le Code Noir mérite d'être cité avec exactitude. Il impose aux maîtres des obligations précises : nourrir les esclaves selon des quantités fixées par la loi, les vêtir chaque année, les faire baptiser et instruire, prendre en charge les esclaves âgés ou malades²¹. Mais le même texte définit l'esclave comme un « bien meuble » et organise un arsenal répressif d'une violence extrême : un marronnage d'un mois est puni de l'oreille coupée et de la marque au fer rouge, la récidive du jarret coupé, la troisième fuite de la mort²². Bénard et Monge, généalogistes plutôt que juristes, avancent que son application aurait été à Bourbon « bien plus modérée » qu'ailleurs, ce qui expliquerait l'absence de grandes révoltes serviles comparables à celles des Antilles — seul le bref soulèvement de Saint-Leu sous l'occupation anglaise fait exception, et il fut réprimé avec une grande dureté ; ils citent aussi des religieux comme le frère Scubilion ou le père Lafosse, connus pour avoir publiquement pris la défense des esclaves²³. C'est une thèse comparative qui mérite d'être nuancée plutôt que reprise telle quelle : l'absence de grande révolte ne dit rien, en soi, de la dureté vécue au quotidien, et les mêmes auteurs reconnaissent sans détour le droit de cuissage des maîtres et la négation de l'humanité de l'esclave dans les mœurs de l'époque²⁴.
Une société métissée — et déjà fracturée — dès l'origine
Le mélange des populations n'est pas un phénomène tardif : il est constitutif, et il a immédiatement brouillé la frontière entre liberté et servitude. Les premières femmes de l'île sont malgaches — les sœurs Caze, arrivées vers 1663-1671 — et leur destin illustre, une génération après l'arrivée de Payen, comment le hasard d'une alliance matrimoniale pouvait faire, dans une même famille, des libres et des esclaves : l'une des sœurs épouse un Français et devient libre, tandis que deux de ses propres sœurs, mariées à des hommes non-français, basculent dans le système esclavagiste mis en place après 1680 et deviennent les esclaves de leur propre sœur²⁵. C'est une réalité que la génétique confirme partout où des populations se mélangent : des enfants d'une même fratrie peuvent présenter des carnations très différentes. Comme le rappelait l'historien Hubert Gerbeau, le mot « créole » en est venu, à La Réunion, à désigner tout habitant de l'île qui accepte de se reconnaître sous ce nom²⁶ — qu'il soit d'ascendance malgache, africaine, indienne, chinoise ou européenne.
Ce que confirme, de façon presque vertigineuse, l'enquête de terrain menée par Defos du Rau dans les années 1950 : sur environ 80 000 personnes qu'il classe comme « Blancs » à La Réunion (29,8 % d'une population totale de 271 052 habitants), l'INSEE elle-même n'en estimait que 15 000 « exemptes de tout métissage »²⁷. Autrement dit, selon l'administration française de l'époque, environ 80 % des personnes officiellement comptées comme « Blanches » à La Réunion portaient déjà, à un degré ou un autre, une ascendance métissée. Depuis 1848, d'ailleurs, les recensements réunionnais excluent délibérément toute case « origine » ou « couleur de peau », précisément pour ne pas s'exposer à des soupçons de racisme — une retenue administrative qui perdure, sous une autre forme juridique, jusqu'à l'interdiction actuelle des statistiques ethniques en France²⁸.
Petits Blancs, Gros Blancs : une fracture chiffrée
L'idée que la société coloniale réunionnaise se résume à une opposition Blancs/Noirs ignore une fracture essentielle, et bien plus ancienne qu'on ne le croit. Le démographe Pérotin, analysant les recensements de 1735 et 1779, a montré que la prolétarisation d'une partie de la population blanche est antérieure à l'abolition : en 1735, 1 Blanc sur 57 vivait sans esclave ou avec seulement un ou deux esclaves — dans la misère, donc ; en 1779, ils étaient déjà 10 sur 57 dans cette situation²⁹. Dès 1768, des rapports officiels signalaient l'existence de familles blanches très misérables, et c'est en 1785 que le quartier de Saint-Joseph est créé spécifiquement pour fixer des cadets de familles blanches sans terre, qui songeaient à émigrer aux Seychelles faute de mieux³⁰.
Au moment de l'abolition, la photographie est nette. Un dépouillement par commune des propriétaires d'esclaves en 1848 donne, en moyenne sur quatre quartiers (Saint-Paul, Sainte-Suzanne, Saint-Philippe, Salazie), 61,3 % de familles « d'habitants » ne possédant aucun esclave, et seulement 23,8 % en possédant entre 1 et 5³¹. À l'inverse, la propriété servile était hyperconcentrée chez quelques grandes familles : à Sainte-Suzanne, sur 235 propriétaires détenant 3 424 esclaves, 16 d'entre eux (6,8 %) en possédaient 1 888 (55 %), et parmi eux 6 propriétaires seulement (2,5 %) en détenaient 1 195, soit 34,8 % du total³² — un chiffre précis, à l'échelle d'une commune, qui vaut mieux que les estimations approximatives qui circulent parfois sur « trente ou quarante familles » dominant l'île entière. Entre 1840 et 1849, les Petits Blancs atteignaient, selon Defos du Rau, les deux tiers de la population blanche de l'île, et c'est à cette période précise que leur misère touche son point le plus bas³³ — une estimation différente, mais cohérente, avec celle des historiens Alexandre Bourquin et Reine-Claude Grondin, qui chiffrent à 80 % la part des Petits Blancs dans la seule population des Hauts³⁴ : les deux chiffres ne mesurent pas exactement la même chose, mais racontent la même histoire.
Cette domination de quelques familles avait aussi un versant politique, bien documenté pour la période qui précède immédiatement l'abolition. En 1830-1831, le négociant Charles-Alexis Duchaillu publie un mémoire à l'attention de son avocat parisien pour dénoncer l'emprise de la « faction » dirigée par la famille Desbassyns, alliée au ministre ultra-royaliste de Villèle, sur le Conseil privé de la colonie : selon son récit, cette faction aurait fait emprisonner, destituer ou bannir plusieurs partisans de la monarchie de Juillet, lui-même y compris, en mobilisant des accusations fabriquées³⁵. Dans le dossier d'instruction qu'il reproduit, un détail dit, en creux, le statut réel de l'esclave dans les registres de police de l'époque : on y relève, sans suite, qu'il avait « poussé » un esclave nommé Adonis qui l'empêchait de monter à cheval — l'incident est classé par le greffe comme « n'ayant aucune gravité »³⁶. Que la mésaventure d'un homme libre vis-à-vis d'un esclave puisse être ainsi neutralement consignée, presque en passant, dit assez la place que le droit colonial réservait alors à la personne d'un esclave.
Le marronnage : ni simple guerre, ni simple solidarité
Sur le terrain du marronnage, l'histoire est plus ambivalente que ne le suggère parfois la mémoire collective. Les marrons n'ont jamais été très nombreux — quelques centaines tout au plus vers 1735, d'après Defos du Rau, essentiellement des Malgaches qui préféraient la misère des Hauts à la privation de liberté³⁷. Les noms de chefs marrons attachés aujourd'hui à des sommets — Cimandef, Anchaing, Dimitile — relèvent eux-mêmes, selon Defos, davantage de la tradition orale que de l'histoire vérifiée³⁸. Après 1750, le « danger marron » diminue fortement, sans disparaître. Il est vrai que des échanges et un voisinage existaient entre Petits Blancs des Hauts et esclaves marrons, qui partageaient le même espace géographique reculé. Mais il faut aussi dire que ce sont en bonne partie des Petits Blancs — Bronchard et Jean Dugain restent les plus connus — qui ont fait métier de chasseurs de marrons, traquant les esclaves en fuite contre des primes versées par les autorités coloniales³⁹. La solidarité entre les deux groupes n'est donc pas la règle générale ; c'est plutôt après l'abolition de 1848 que chasseurs et chassés, retrouvés sur le même espace géographique des Hauts, se sont véritablement mêlés — un métissage que l'on peut aujourd'hui observer, par exemple, dans les cours d'école du cirque de Mafate⁴⁰.
1848 : l'abolition, l'indemnisation, et l'exode du travail de plantation
Sur ce point précis, les archives donnent des chiffres différents de ceux qui circulent parfois oralement, et il est utile de les rétablir, car ils n'affaiblissent en rien le constat d'injustice — ils le précisent. La loi du 30 avril 1849 fixe l'indemnité versée aux anciens propriétaires d'esclaves à 126 millions de francs-or pour l'ensemble de l'empire colonial français, soit environ 1,3 % du revenu national de l'époque⁴¹. Pour donner un ordre de grandeur en euros d'aujourd'hui, je retiens ici une équivalence par le travail plutôt que par les prix : une journée de travail de l'époque — du lever au coucher du soleil — vaut grosso modo 130 € actuels, ce qui revient à fixer 1 franc-or à 130 €. Sur cette base, l'indemnité totale représente environ 16 380 000 000 € — un chiffre sensiblement inférieur à l'estimation du CNRS, qui parle de 27 milliards d'euros⁴¹ en rapportant la somme au poids de l'économie française d'alors plutôt qu'au coût d'une journée de travail : les deux méthodes sont défendables, mais elles ne mesurent pas tout à fait la même chose. La Réunion obtient la part la plus importante de toutes les colonies : 41 104 000 francs de rente sur vingt ans (environ 5 343 520 000 € selon cette équivalence), plus 2 055 200,25 francs versés immédiatement en numéraire (environ 267 176 000 €) — calculés sur la base de 671,79 francs par esclave — le taux le plus élevé de tout l'empire colonial, soit environ 87 333 € par esclave d'aujourd'hui⁴². Sur l'île, ce sont près de 62 000 esclaves qui obtiennent leur liberté le 20 décembre 1848, selon les travaux de l'historien Sudel Fuma⁴³.
Cette indemnité n'a jamais été partagée avec les affranchis. Et le mouvement qui suit l'abolition est plus massif que ne le laissent imaginer les récits généraux : dans un mémoire manuscrit conservé aux archives de la Réunion, l'agronome Patu de Rosemont relève qu'au 1er janvier 1848, 1 706 propriétaires possédaient 45 698 esclaves ; au 1er janvier 1852, ces mêmes propriétaires n'employaient plus que 15 483 affranchis sur les mêmes terres — soit 30 215 personnes qui avaient, en quatre ans, déserté le travail de plantation⁴⁴. Beaucoup s'installent en ville ou montent dans les Hauts, où ils grossissent ce que Defos du Rau appelle le « prolétariat Petit Blanc »⁴⁵ — la misère post-abolition n'a donc pas seulement créé une nouvelle classe d'affranchis pauvres : elle a aussi nourri, par un autre mécanisme, la masse des Petits Blancs déjà appauvris depuis le XVIIIᵉ siècle.
Pour remplacer cette main-d'œuvre perdue, les planteurs se tournent vers l'immigration sous contrat : un premier arrêté de 1829 réglemente déjà le salaire, la nourriture et les soins dus aux travailleurs indiens « engagés » introduits depuis 1828 ; le mouvement s'intensifie après 1840, avec un « Protecteur » chargé de défendre leurs intérêts⁴⁶. Une tentative malheureuse de recruter des travailleurs chinois à Singapour, en 1844, tourne au fiasco — les attentes déçues des deux côtés mènent à la dispersion du groupe au bout de quelques mois⁴⁷. En 1848, 4 248 immigrants travaillent déjà à Bourbon, dont 3 440 Indiens⁴⁸. Après l'abolition, le recrutement s'étend au Mozambique, à la Chine, au Japon, à Java, en Éthiopie, aux Comores, au Yémen : pour Defos du Rau, ces conditions de travail n'ont, au fond, presque rien à envier à celles de l'esclavage — sinon qu'il s'agit, dit-il, d'« un esclavage à temps »⁴⁹. Dès 1862, la transformation est consommée : le petit planteur s'entasse dans les faubourgs de Saint-Denis, et à Saint-Philippe, les trois quarts des terres sont déjà détenues par deux propriétaires seulement⁵⁰.
Une misère partagée, par-delà la couleur de peau
C'est peut-être le point le moins connu hors de l'île : la misère consécutive à l'abolition n'a pas frappé uniquement les affranchis. Les Petits Blancs des Hauts ont, eux aussi, traversé un siècle et demi de pauvreté extrême — analphabétisme généralisé, absence de soins, alcoolisme, isolement géographique total dans des îlets sans route ni électricité, jusque dans les années 1980 pour certains foyers de Mafate, où vivait notamment la famille de Boisvilliers, popularisée par un documentaire diffusé sur TF1 en 1989⁵¹. Cette population avait d'ailleurs déjà été observée, sur un mode très différent, dès le début du XXᵉ siècle : un livret-guide touristique publié vers 1910 par le docteur Gustave Manès décrit une population des hauts plateaux aux « yeux bleus et au teint rosé », présentée comme une lignée de marins ayant gardé, dit-il, certains traits raciaux de leurs ancêtres⁵² — une formulation qui en dit long sur la manière dont on racialisait déjà, à des fins touristiques, les Petits Blancs un siècle avant le documentaire de 1989.
1946 et après : ce que la France a apporté
Ce n'est qu'avec la départementalisation de 1946, puis les programmes de désenclavement des années 1990, que l'école, l'électricité et les soins ont fini par atteindre ces populations parmi les plus reculées de France. C'est aussi à partir de 1946 que l'île bascule, pour l'ensemble de sa population, vers l'école obligatoire généralisée, la sécurité sociale et les grandes infrastructures — un changement de société qui distingue La Réunion de bien des trajectoires post-coloniales, et que des historiens comme Sudel Fuma ont étudié sous l'angle, notamment, de la diffusion du sport et de l'éducation physique entre 1946 et 1970⁵³.
Et aujourd'hui ? Un débat réel, qui mérite mieux qu'une caricature
Reste la question contemporaine : que penser des mouvements identitaires et autonomistes qui s'expriment aujourd'hui à La Réunion ? Le débat n'est pas nouveau — il oppose depuis les années 1960 les héritiers de Paul Vergès, qui fit de l'autonomie interne le mot d'ordre du Parti communiste réunionnais, aux partisans de l'assimilation pleine et entière portée par Michel Debré⁵⁴. Des mouvances plus radicales existent aujourd'hui (Lorganizasion Popilèr po libèr nout Péi, Ka Ubuntu), mais elles restent minoritaires dans l'opinion⁵⁵. Ce qui est documenté, en revanche, c'est qu'à l'échelle de l'ensemble des outre-mer, 2026 marque les quatre-vingts ans de la départementalisation dans un climat de défiance réelle envers le modèle issu de 1946 : chômage structurel, dépendance aux transferts sociaux, sentiment que les responsabilités nouvelles accordées aux territoires ne s'accompagnent pas toujours des moyens correspondants⁵⁶. On aurait tort d'opposer trop vite « la jeunesse qui ne connaît pas son histoire » et « le récit officiel » : les deux camps de ce débat s'appuient sur des faits réels — d'un côté l'apport indéniable de la départementalisation en matière d'école, de santé et de protection sociale ; de l'autre, une défiance qui n'est pas qu'un fantasme identitaire, mais qui prend racine dans des inégalités persistantes et documentées. C'est un débat politique légitime, qui ne se règle pas en histoire ancienne.
Ce que l'histoire permet vraiment de dire
La Réunion n'est ni la Guadeloupe, ni Haïti, ni la Nouvelle-Calédonie : il n'y a pas eu, sur cette île, de peuple premier conquis ou effacé. Mais cette singularité ne doit pas servir à minimiser ce qui s'y est joué : un système esclavagiste institutionnalisé dont les routes de traite obéissaient à des stéréotypes raciaux explicites, une indemnisation versée aux maîtres et refusée aux affranchis, une société de plantation qui a laissé, pendant deux siècles, deux populations dans la misère — les descendants d'esclaves comme une partie des descendants de colons, à des degrés et selon des mécanismes différents mais documentés avec une précision croissante depuis Jean Barassin jusqu'à Jean Defos du Rau. L'histoire réunionnaise n'est ni un long roman de la solidarité ni une simple histoire de domination raciale : c'est une histoire de stratification sociale, où la couleur de peau a compté énormément, sans jamais épuiser à elle seule les destins individuels. C'est cette complexité — pas une légende dorée, pas un procès à charge — que les archives et les travaux des historiens de l'île permettent de restituer.
Notes
- La Réunion est décrite comme déserte avant sa découverte par les navigateurs arabes puis portugais au XVᵉ-XVIᵉ siècle ; voir Encyclopédie Universalis, « Île de La Réunion : l'héritage colonial », et Wikipédia, « Histoire de La Réunion ».
- Nations unies, Forum permanent des Nations unies sur les questions autochtones, Fiche d'information n° 1, « Qui sont les peuples autochtones ? » : le premier critère retenu est la continuité historique d'un peuple avec des sociétés établies sur son territoire avant la colonisation ou l'arrivée de nouveaux habitants. Définition reprise également dans Didier Buffet, « Qu'est-ce qu'être créole ? », Le Blog de Dibu, 18 décembre 2025.
- Jules Bénard et Bernard Monge, Les cinq cents premiers Réunionnais. Dictionnaire du peuplement de l'île Bourbon (1663-1713), Azalées Éditions, chapitre « Libres, Esclaves, Forbans & Aventuriers ».
- Ibid.
- Ibid. ; les auteurs citent l'historien Jacques Lougnon sur ce point.
- Ibid. : l'épisode du capitaine Gosselin, qui aurait offert les compagnons malgaches de Couillard au roi indien Madraspatam en 1658.
- Ibid. : les auteurs affirment qu'aucune source ne désigne ces Malgaches comme esclaves, la pratique du servage ne semblant pas encore établie à Fort-Dauphin à cette date.
- Ibid., chapitre « Louis Payen et dix Malgaches : naissance d'un peuple ».
- Ibid.
- Jacques Lougnon, cité par Bénard et Monge, op. cit.
- Jean Defos du Rau, L'Île de la Réunion : étude de géographie humaine, 1960, chapitre « Le peuplement et l'occupation du sol », d'après le recensement d'Antoine Boucher (1704, 1711) et le recensement de 1713.
- Defos du Rau, op. cit. : l'auteur qualifie ce résultat démographique d'échec relatif de la politique de peuplement de la Compagnie des Indes.
- Jean Barassin, La vie quotidienne des colons de l'Île Bourbon à la fin du règne de Louis XIV, 1700-1715, Académie de l'Île de la Réunion, d'après les relations de Luillier (1703), Mgr de Tournon (1703), Borghesi (1703), Durot (1705) et Legentil de la Barbinais (1717).
- Barassin, op. cit. : « les créoles de sang-mêlé, qui formaient les deux tiers de la population libre d'alors », d'après les descriptions de Borghesi (1703) et Durot (1705).
- Defos du Rau, op. cit., chapitre « Le peuplement et l'occupation du sol », d'après les relations de Jean de la Roque (1709) et les instructions des gouverneurs Foucherolles, Feuilley et Villers.
- Defos du Rau, op. cit. : recrutement d'esclaves en Inde (1707, agent Dulivier), puis réorientation vers le Mozambique et Sofala.
- Defos du Rau, op. cit. : recensement de 1713, 338 esclaves pour 633 Blancs et libres.
- Defos du Rau, op. cit., chapitre « La civilisation de la canne » : liquidation de la Compagnie des Indes (1767), premiers moulins à sucre (1784), introduction de la canne « Batavia » par Cossigny (1788).
- Defos du Rau, op. cit. : muscade et girofle introduits par Pierre Poivre ; avocat, arbre à pain, manguier, cacaoyer acclimatés par Joseph Hubert.
- Le Code noir de 1685, étendu à l'île Bourbon (et à l'île Maurice) en 1723 ; voir aussi Jean Barassin, « L'esclavage à Bourbon avant l'application du Code Noir de 1723 », Recueil de documents et travaux inédits pour servir à l'Histoire de la Réunion, t. II, Archives départementales de la Réunion, 1957.
- Code noir, édit royal de mars 1685, articles 2, 14, 22, 25, 27 (texte intégral : Wikisource ; Fondation pour la mémoire de l'esclavage).
- Code noir, articles 33, 38, 44.
- Bénard et Monge, op. cit. (ouvrage de vulgarisation généalogique publié par Azalées Éditions, à distinguer des travaux académiques cités par ailleurs dans ces notes), chapitre sur l'application du Code noir à Bourbon : absence de grandes révoltes serviles, à l'exception du soulèvement de Saint-Leu sous l'occupation anglaise ; mention du frère Scubilion et du père Lafosse.
- Ibid. : les auteurs reconnaissent eux-mêmes le droit de cuissage des maîtres et la négation de l'humanité de l'esclave « dans les mœurs » de l'époque.
- Wikipédia, « Figures féminines à l'origine du peuplement de l'île de la Réunion ».
- Citation attribuée à l'historien Hubert Gerbeau, reprise telle qu'elle figure dans Didier Buffet, « Qu'est-ce qu'être créole ? », Le Blog de Dibu, op. cit. — je n'ai pas retrouvé la publication originale de Gerbeau où figure cette formule exacte ; à vérifier si une citation de premier niveau est nécessaire.
- Defos du Rau, op. cit., chapitre « La population » : enquête de terrain sur ~4 700 individus, estimation de 80 000 « Blancs » sur 271 052 habitants, et estimation de l'I.N.S.E.E. à 15 000 « Blancs exempts de tout métissage ».
- Defos du Rau, op. cit. : l'auteur note que depuis 1848, les recensements réunionnais écartent systématiquement toute question d'origine ou de couleur de peau, par crainte d'accusations de racisme.
- Pérotin, Le prolétariat blanc à Bourbon avant l'émancipation des esclaves, mémoire inédit, 1957, cité par Defos du Rau, op. cit., chapitre « Le peuplement et l'occupation du sol ».
- Defos du Rau, op. cit. : création du quartier de Saint-Joseph en 1785 ; mémoire de Chanvalon, 1768.
- Defos du Rau, op. cit. : tableau « Propriétaires d'esclaves en 1848, en % », d'après un sondage sur les communes de Saint-Paul, Sainte-Suzanne, Saint-Philippe et Salazie.
- Defos du Rau, op. cit. : dépouillement des 235 propriétaires d'esclaves de Sainte-Suzanne.
- Defos du Rau, op. cit. : « en 1840-1849 [...] les Petits Blancs atteignent [...] les deux tiers de la population blanche ».
- Alexandre Bourquin, Histoire des Petits-Blancs de La Réunion : XIXᵉ-début XXᵉ siècle (Karthala, 2005) ; Reine-Claude Grondin, Les « petits Blancs des Hauts » à l'île de La Réunion (DEA, Université de La Réunion, 1998).
- Charles-Alexis Duchaillu, De l'Île Bourbon, depuis les premières nouvelles de la révolution de Juillet (27 octobre 1830). Mémoire à consulter pour M. Duchaillu..., Paris, Delaunay, 1832 (Gallica/BnF).
- Duchaillu, op. cit. : extrait du registre du parquet de Saint-Denis, incident du 25 mars 1829 impliquant l'esclave Adonis, appartenant à François Vertiguen.
- Defos du Rau, op. cit., chapitre « Le peuplement et l'occupation du sol » : marronnage malgache, quelques centaines d'individus vers 1735.
- Ibid. : Defos du Rau qualifie lui-même d'incertaine l'attribution traditionnelle des noms de Cimandef, Anchaing et Dimitile à des chefs marrons historiques.
- Habiter La Réunion, « Histoire des marrons à La Réunion et du cirque de Mafate » ; les chasseurs de marrons Bronchard et Jean Dugain y sont identifiés comme petits Blancs.
- Ibid. : témoignage d'un guide du cirque de Mafate sur le métissage entre descendants de chasseurs et de marrons après 1848.
- CNRS, communiqué de presse, « Les indemnités versées aux propriétaires d'esclaves recensées dans une base de données », cnrs.fr, 7 mai 2021 ; loi du 30 avril 1849.
- Société de plantation, histoire et mémoires de l'esclavage à La Réunion, « La loi d'indemnisation des colons du 30 avril 1849 : aspects juridiques », par Laurent Bleriot.
- Sudel Fuma, Esclaves et citoyens, le destin de 62 000 Réunionnais, 1979.
- Patu de Rosemont, Mémoire à M. le Gouverneur sur la colonisation des terres de l'intérieur, 26 septembre 1856, manuscrit, Archives de la Réunion, cité par Defos du Rau, op. cit.
- Defos du Rau, op. cit., chapitre « Le développement du monde Petit Blanc ».
- Defos du Rau, op. cit. : arrêté du 3 juillet 1829 réglementant l'introduction des engagés indiens.
- Defos du Rau, op. cit. : recrutement de 70 travailleurs chinois à Singapour en 1844.
- Defos du Rau, op. cit. : recensement de l'immigration en 1848.
- Defos du Rau, op. cit. : l'auteur rapproche ces conditions de celles de l'esclavage, qualifiant le système d'« esclavage à temps ».
- Defos du Rau, op. cit., d'après Maillard, 1862.
- « Les derniers "sauvages" de la Réunion », documentaire, Le Monde/TF1, 1989, cité dans Didier Buffet, « La Réunion : au cœur de l'île — Les Petits Blancs des Hauts », Le Blog de Dibu, 8 juin 2025.
- Gustave Manès, La Réunion : sanatoria, tourisme, livret-guide illustré, [s.d., début XXᵉ siècle] (Gallica/BnF).
- Sudel Fuma, Sport et départementalisation : la naissance d'un phénomène de société à la Réunion, 1946-1970, 1996.
- En attendant l'indépendance ?, Cahiers d'études africaines, 2019, sur l'opposition entre Paul Vergès (PCR) et Michel Debré dans les années 1960.
- Wikipédia, « Mouvements indépendantistes en France ».
- KaribInfo, « 80 ans d'assimilation et de départementalisation et pourtant l'avenir semble totalement brouillé pour les pays d'Outre-mer », juin 2026.
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