Par DiBu

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Bilan des liens entre l'hexagone et la Réunion.
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Il y a un discours qui monte, chez une partie de la jeunesse réunionnaise : la France « pillerait » l'île, en tirerait profit, et l'indépendance serait la voie vers un bonheur enfin retrouvé. Ce discours mérite d'être pris au sérieux — pas moqué, pas balayé d'un revers de main — mais confronté aux chiffres, aux comparaisons internationales et à la longue mémoire historique. Essayons de dresser, aussi froidement que possible, un vrai bilan : ce que La Réunion apporte, ce que la France lui apporte, et ce que donnerait, chiffres à l'appui, une rupture du lien.

1. Une économie qui vit largement de la dépense publique

Le PIB réunionnais s'établissait à 24,4 milliards d'euros en 2024, pour un PIB par habitant de 27 300 euros — soit 64 % seulement du niveau national¹. Le taux de chômage stagne depuis quatre ans à 17 % au sens du BIT (62 100 personnes), contre 7,4 % au niveau national. Sur les personnes en âge de travailler, seules 50 % occupent un emploi à La Réunion, contre 67 % en France entière¹. Le taux de pauvreté avoisine 40 % de la population². Ce ne sont pas les chiffres d'une économie en voie d'émancipation ; ce sont ceux d'une économie sous perfusion.

La consommation des administrations publiques — salaires des fonctionnaires, fonctionnement des hôpitaux, des écoles, des collectivités — représente à elle seule plus de 10 milliards d'euros, soit près de 44 % du PIB réunionnais³. Un rapport sénatorial de l'an 2000, s'appuyant sur les travaux d'Éliane Mossé pour le gouvernement, chiffrait le taux de transferts publics nets (le solde entre ce que l'État et la Sécurité sociale dépensent sur le territoire et ce qu'ils y prélèvent) à 48 % du PIB réunionnais — contre 35 % en Martinique et en Guadeloupe, et 43 % en Guyane. Le même rapport notait que le taux de prélèvements obligatoires dans les DOM n'était que de 35 % environ, contre plus de 44 % en métropole⁴.

2. Le bilan, colonne par colonne

Puisque c'est la question qui compte le plus, essayons de la traiter comme on dresserait le bilan d'une entreprise : ce qui rentre, ce qui sort, ce qui reste.

Ce que l'État et la Sécurité sociale dépensent sur le territoire (fonction publique, prestations sociales, RSA, santé, éducation, retraites bonifiées de 35 %⁴, subventions agricoles européennes, investissements) peut être estimé, en appliquant le ratio du rapport sénatorial à la richesse produite aujourd'hui, à environ 20 milliards d'euros par an.

Ce que le territoire reverse en impôts et cotisations (impôt sur le revenu, TVA, cotisations sociales, octroi de mer, fiscalité locale) peut être estimé, sur la même base, à environ 8,5 milliards d'euros par an — cohérent avec un taux de prélèvements obligatoires structurellement plus faible qu'en métropole.

Estimation annuelle
Dépenses de l'État et de la Sécurité sociale sur le territoire≈ 20 Md€
Recettes prélevées localement (impôts, cotisations, taxes)≈ 8,5 Md€
Solde net — transfert de solidarité nationale≈ 11,5 Md€ / an

C'est un ordre de grandeur, reconstruit à partir de la dernière étude exhaustive disponible et non un audit officiel actualisé — il mériterait d'être recalculé précisément par l'Insee ou l'IEDOM. Mais l'ordre de grandeur, lui, est solide : chaque année, La Réunion reçoit net de l'ordre de 11 à 12 milliards d'euros de plus qu'elle ne verse. Rapporté à un PIB de 24,4 milliards, c'est l'équivalent de près de la moitié de la richesse produite sur l'île.

Ce que La Réunion apporte, en retour, qui ne se compte pas seulement en euros. Il serait injuste de clore le bilan sur cette seule ligne comptable. La Réunion, avec Mayotte, les îles Éparses et les Terres australes, ancre pour la France une zone économique exclusive d'environ 2,5 millions de km² dans l'océan Indien — un dixième de l'océan Indien et un quart de la ZEE française totale, elle-même la deuxième du monde⁵. Cette présence permanente confère à la France un statut de puissance riveraine de l'Indo-Pacifique, une capacité de projection militaire et diplomatique dans une région désormais centrale pour le commerce mondial, et un accès à des ressources halieutiques et sous-marines encore mal évaluées. À cela s'ajoute la contribution, moins visible mais bien réelle, de dizaines de milliers de Réunionnais qui travaillent en métropole — en particulier dans la fonction publique hospitalière — et qui y cotisent et y produisent de la richesse, comme n'importe quel citoyen français.

Cet actif stratégique a toutefois un coût, et le débat public commence à se le demander plus ouvertement : dans un pays dont la dette publique dépasse 110 % du PIB, la reconstruction récurrente après des cyclones potentiellement plus violents avec le réchauffement climatique pèse sur ce calcul. Certains commentateurs jugent qu'entre le coût d'entretien du lien et la valeur stratégique d'une zone maritime dont l'exploitation reste largement virtuelle, le bilan n'a rien d'évident ; d'autres répondent que la valeur d'un territoire ne se réduit jamais à son bilan comptable, et que la souveraineté sur une zone stratégique majeure de l'Indo-Pacifique, dans un contexte de tensions internationales croissantes, se paie et se défend indépendamment de sa rentabilité immédiate. C'est un vrai débat, pas un totem — et il traverse aussi bien la classe politique métropolitaine que réunionnaise.

3. Qui capte la valeur, sur place ? La réponse est plus dérangeante qu'il n'y paraît

C'est ici que le raisonnement doit se complexifier, parce que la question de savoir qui « profite » concrètement du système a une vraie réponse documentée, et elle ne va pas dans le sens d'un simple face-à-face entre la Réunion et la France.

La grande distribution. Le paysage économique réunionnais est structuré par une poignée de grands groupes en position dominante, au premier rang desquels le Groupe Bernard Hayot (GBH), conglomérat familial fondé en Martinique en 1960. Ce sont des entreprises privées, gérées comme n'importe quel groupe capitaliste, dirigées par des citoyens français comme les autres — pas un bras économique de l'État. Ce qui pose problème aujourd'hui tient à une réalité purement contemporaine : la taille réduite des marchés insulaires ultramarins, combinée à un faible degré de concurrence effective, permet à quelques acteurs d'y occuper des positions quasi monopolistiques qu'ils ne pourraient pas tenir sur un marché plus vaste et plus ouvert. GBH détient à La Réunion environ 37 % du marché de la grande distribution — via le rachat de Vindémia, ex-filiale de Casino — et génère à lui seul 45 % des dépenses de consommation courante des ménages réunionnais⁶. Son chiffre d'affaires dépassait 5 milliards d'euros en 2024 (toutes zones confondues) pour un bénéfice net de 202 millions d'euros, avec une marge brute d'exploitation supérieure à 10 % — le double de celle de Carrefour en métropole⁷. Les prix alimentaires sont, à La Réunion, en moyenne 37 % plus élevés qu'en métropole⁶. Une information judiciaire a été ouverte en 2025 par le Parquet national financier pour abus de position dominante et entente, notamment sur le marché automobile où les marges du groupe seraient, selon Libération, trois à quatre fois supérieures à celles pratiquées en métropole⁸. Ce ne sont pas des « Français de l'Hexagone » qui touchent ces marges : ce sont des groupes familiaux privés, structurés en quasi-monopole sur plusieurs territoires ultramarins à la fois⁹. Le problème est de nature économique — concentration de marché, insularité, régulation de la concurrence insuffisante — et non le signe d'une politique de captation menée par l'État français aujourd'hui ; c'est une distinction importante à maintenir, pour ne pas transformer un vrai problème de droit de la concurrence en un faux procès fait à la République.

L'octroi de mer, souvent accusé d'alourdir les prix, ne représenterait en réalité que 4,4 % du prix final des produits importés selon une étude de l'AMF de 2025. La Cour des comptes reconnaît qu'il finance environ un tiers des recettes des communes (557 millions d'euros pour La Réunion en 2022)¹⁰. L'essentiel de l'écart de prix tient donc moins à la fiscalité locale qu'à l'éloignement, aux coûts de transport, et surtout à la concentration du marché entre quelques acteurs sans réelle concurrence¹¹.

La défiscalisation, elle, fonctionne différemment de ce qu'on lui prête souvent : les dispositifs « Girardin » imposent par la loi un taux de « rétrocession » minimal élevé — 56 % de l'avantage fiscal pour les opérations industrielles de plein droit, 66 % avec agrément, 70 % pour le logement social¹². Cette part doit légalement revenir à l'entreprise ou à l'organisme ultramarin, pas rester chez l'investisseur métropolitain. Concrètement : une entreprise de BTP réunionnaise peut louer du matériel industriel neuf à des loyers inférieurs d'environ 30 % au marché, ou un bailleur social faire construire des logements à coût réduit, le tout financé par l'épargne défiscalisée d'un contribuable de l'Hexagone qui, lui, ne conserve que 30 à 44 % de l'avantage fiscal théorique. Ce sont donc bien, dans l'immense majorité des cas, des entreprises et des bailleurs sociaux réunionnais qui construisent et exploitent ce que finance la défiscalisation — c'est précisément pour cela que le dispositif a été conçu en 2003. La Cour des comptes a documenté des cas de fraude (survalorisation du matériel, non-respect de la durée d'exploitation) et les intermédiaires prélèvent des frais de structuration au passage, mais l'essentiel de la dépense fiscale de l'État atteint bien l'économie réunionnaise elle-même.

Si l'on cherche donc qui « profite » de la situation, la réponse la plus solide reste celle de la concentration du marché de la grande distribution entre quelques acteurs privés en position dominante — un problème de structure de marché et de régulation de la concurrence, et non un problème de nationalité ou d'origine des capitaux.

4. Un contrepoint utile : ce que montre l'exemple mauricien

Un exercice de pensée éclaire utilement le débat : que serait devenue La Réunion si elle avait suivi, comme sa voisine et jumelle géographique, la voie de l'indépendance ? Nous avons la réponse sous les yeux, à 200 kilomètres. L'île Maurice, ancienne colonie britannique de peuplement comparable, est devenue indépendante en 1968¹³.

D'un côté, Maurice affiche un taux de chômage de 5,8 % — contre 17 % à La Réunion — et un taux de pauvreté relative de 7,3 %, en baisse constante. Son économie, diversifiée, est l'un des grands succès de l'Afrique subsaharienne¹⁴. De l'autre côté, le PIB par habitant mauricien reste nettement inférieur en valeur absolue : environ 11 600 à 12 500 dollars US (soit environ 10 500 à 11 500 euros)¹⁵, contre 27 300 euros à La Réunion — moins de la moitié. Le pays ne dispose pas d'un système de protection sociale comparable à la Sécurité sociale française : retraites, santé, chômage y sont couverts de façon beaucoup plus limitée¹⁴.

C'est un choix de société parfaitement défendable — Maurice n'est pas un pays pauvre, et son indice de développement humain est l'un des meilleurs d'Afrique¹³ — mais c'est un choix, avec ses arbitrages, pas une martingale vers un bonheur automatique. C'est aussi, sans doute, le scénario le plus réaliste à envisager pour La Réunion en cas d'indépendance : pas un effondrement façon 1946, mais une bascule vers un modèle où l'emploi remonte au prix d'un niveau de vie individuel et d'une protection sociale substantiellement réduits.

5. Ce que signifierait, concrètement, une rupture

Perdre 11 à 12 milliards d'euros de transferts nets sur une économie de 24,4 milliards, c'est perdre l'équivalent de près de la moitié du PIB actuel — un choc économique sans précédent historique récent dans un pays développé. Cela signifierait, à système économique inchangé : la fin de la fonction publique rémunérée aux niveaux actuels, la fin des prestations sociales alignées sur les standards métropolitains, la fin de la Sécurité sociale telle qu'elle existe, la fin du SMIC au niveau actuel.

Faut-il pour autant parler d'un retour à 1946 ? Pas exactement, et il faut le dire avec précision plutôt que par effet de manche : le paludisme a été éradiqué par la science, pas par les transferts financiers ; l'alphabétisation, la transition démographique, l'espérance de vie acquise depuis quatre-vingts ans ne s'effaceraient pas du jour au lendemain. Ce qui s'effondrerait en revanche assez vite, c'est ce qui dépend directement du flux annuel de transferts : les salaires de la fonction publique, les minima sociaux, le remboursement des soins, les pensions de retraite versées au niveau actuel. L'exemple mauricien suggère l'ampleur réaliste du choc : un basculement vers un modèle à plus fort taux d'emploi mais à niveau de vie individuel et couverture sociale divisés par deux, pas un retour pur et simple à la misère de l'immédiat après-guerre — mais une baisse de niveau de vie de cette ampleur reste, à l'échelle d'une vie humaine, un choc considérable.

Le cas de la filière canne-sucre-rhum-énergie, souvent présentée comme le fleuron exportateur de l'île, illustre bien cette dépendance structurelle : premier employeur privé avec plus de 18 000 emplois, elle représente 70 % de la valeur des exportations réunionnaises¹⁶, mais ses coûts de production sont environ 50 % supérieurs à ceux du marché mondial¹⁷ — elle ne survit que grâce aux aides européennes et aux prix garantis. Même le secteur le plus « exportateur » et le plus identitaire de l'île repose sur un soutien extérieur structurel.

Cela ne clôt pas le débat sur l'indépendance — un peuple peut légitimement choisir un autre modèle de société, y compris au prix d'un niveau de vie individuel inférieur — mais cela oblige à poser le débat dans ses vrais termes, avec de vrais chiffres, plutôt que dans l'un ou l'autre des deux registres émotionnels qui dominent aujourd'hui le débat public.

6. Le contrepoint historique : 1849-1946, la vraie mémoire longue — et une ironie à ne pas oublier

Le débat gagnerait à se réancrer dans une mémoire plus longue que celle des dernières décennies. Entre 1849 et 1946, la Réunion post-esclavagiste a connu près d'un siècle de misère structurelle sous le régime de l'engagisme¹⁸, pendant que l'État indemnisait grassement les anciens propriétaires d'esclaves — environ 5 milliards d'euros actuels versés à des centaines de familles créoles propriétaires d'esclaves — sans qu'aucune redistribution comparable ne bénéficie aux populations libérées. Le paludisme, la tuberculose, l'amibiase et la bilharziose y régnaient en maîtres jusqu'au milieu du XXe siècle. En janvier 1949, le journaliste André Blanchet publie dans Le Monde une série de cinq articles qui dressent un véritable acte d'accusation contre la « mère patrie » : manque criant d'hôpitaux, d'écoles, de moyens de transport¹⁸. Il faut noter, par honnêteté intellectuelle, que la départementalisation de 1946 n'a pas produit d'effets immédiats : entre 1946 et 1958, l'application des lois sociales métropolitaines a été repoussée à plusieurs reprises par les gouvernements de la IVe République, sous prétexte du coût trop élevé des mesures d'égalité¹⁹.

Une ironie mérite d'être rappelée, tant elle est absente du débat actuel : la loi de départementalisation du 19 mars 1946 n'a pas été imposée par un État colonial récalcitrant, elle a été portée et votée à l'initiative de quatre députés, dont trois siégeaient au groupe communiste de l'Assemblée constituante — Aimé Césaire pour la Martinique, et pour La Réunion Raymond Vergès, le père de Paul Vergès lui-même²⁰. C'est donc une revendication d'égalité portée par la gauche communiste d'alors, réclamant l'application intégrale du droit français — Sécurité sociale, SMIC, école obligatoire — contre l'inertie et les réticences d'une partie de l'appareil d'État. Ce point mérite d'être connu : le combat pour l'intégration à la République et le combat pour l'émancipation sociale n'étaient pas, à l'origine, deux camps opposés — c'était le même combat, porté par les mêmes hommes.

7. Michel Debré et les « enfants de la Creuse » : une histoire qui résiste aux deux simplifications

Ce n'est véritablement qu'à partir des années 1960, sous l'impulsion notamment de Michel Debré, que le rattrapage sanitaire et social s'accélère réellement. Michel Debré est élu en mai 1963 dans un contexte de guerre froide locale explicite : il se présente en rempart face à Paul Vergès, alors dépeint par la presse favorable comme « le communiste aux ordres de Cuba et de Moscou »²¹. Ce climat n'est pas une exagération rétrospective : le Parti communiste réunionnais, fondé par Vergès en 1959, a effectivement soutenu de façon répétée les positions soviétiques sur l'Angola, le Cambodge ou l'Afghanistan durant la guerre froide, et Paul Vergès s'est rendu à Hanoï et à Cuba dès 1969, rencontrant par la suite Fidel Castro, Ho Chi Minh et Mao Zedong²². Ce fait mérite d'être rappelé : l'alternative idéologique à la départementalisation n'était pas elle-même exempte de compromissions avec des régimes autoritaires.

Michel Debré, de son côté, a effectivement porté des politiques de modernisation des infrastructures — routes, ports, hôpitaux — et obtenu « les moyens financiers permettant un début de rattrapage des retards structurels accumulés » par le jeune département²¹. Entre 1962 et 1984, sous couvert du BUMIDOM et avec le concours des DDASS, plus de 2 000 enfants réunionnais placés à l'Aide sociale à l'enfance ont été transférés vers la France hexagonale²³.

Sur ce dossier précis, cependant, la prudence s'impose davantage que sur le reste du bilan de la période. Les décisions opérationnelles — repérage des familles, constitution des dossiers, choix des enfants, suivi des placements — relevaient de la DDASS et de ses agents locaux ; aucune source ne montre que Debré ait personnellement piloté le dispositif au jour le jour. La Réunion du début des années 1960 connaissait par ailleurs une explosion démographique sans précédent (natalité supérieure à 50 ‰) et une pénurie criante de structures d'accueil sur l'île elle-même ; la maltraitance n'était d'ailleurs pas l'apanage de la métropole — les foyers réunionnais eux-mêmes, comme celui de l'APEP à Hell-Bourg, ont fait l'objet de témoignages de sévices²³. Il n'existait, à cette époque et pour ces enfants, aucune solution simple ni satisfaisante.

C'est précisément ce qu'ont voulu rappeler, en 2021, les quatre chercheurs auteurs du rapport officiel de 2018 lui-même — Wilfrid Bertile, Prosper Ève, Gilles Gauvin et Philippe Vitale, qui présidait la commission — dans un livre au titre sans ambiguïté : Les Enfants de la Creuse : idées reçues sur la transplantation de mineurs de La Réunion en France²⁴. Ce sont les auteurs mêmes de l'enquête officielle qui ont pris la peine, trois ans plus tard, de nuancer certains excès du récit devenu dominant dans le débat public, jugeant impropres à décrire cette politique des termes comme « esclavage » ou « déportation ».

Ce travail de nuance ne fait pas disparaître pour autant ce que le rapport de 2018 a établi factuellement : pour une partie des dossiers, la forme des signatures des actes d'abandon parental laisse planer un doute réel sur le consentement effectif de parents souvent illettrés²³, et le suivi des enfants placés en métropole a été, dans un nombre significatif de cas, gravement défaillant. C'est sur ce constat précis — le défaut de consentement informé et l'absence de suivi, plus que la politique de migration en tant que telle — que repose la reconnaissance votée par l'Assemblée nationale en 2014²⁵ et la loi de réparation de 2025²⁷.

Il reste une question que le débat public élude trop souvent : quelle aurait été l'alternative réelle, sur place, pour ces enfants ? Elle mérite d'être posée sans complaisance, dans un sens comme dans l'autre. La violence intrafamiliale n'est pas un problème que La Réunion a laissé derrière elle : le département affiche aujourd'hui, avec la Guyane, le taux le plus élevé de France de mineurs victimes de violences intrafamiliales enregistrées, à égalité avec les départements les plus touchés de l'Hexagone²⁸. Ce n'est pas une preuve rétrospective que la migration organisée dans les années 1960-1980 était la réponse parfaite — elle a été, on l'a vu, exécutée sans rigueur ni consentement réel dans une partie des cas — mais dans un contexte d'urgence sanitaire, c'est un rappel utile que la crise sociale à laquelle cette politique prétendait répondre n'était pas une invention, et qu'elle n'a toujours pas de solution simple soixante ans plus tard.

Une histoire honnête tient donc plusieurs fils à la fois : une politique conçue, dans le contexte de l'époque, comme une réponse à une crise sociale réelle et sans bonne solution disponible sur l'île ; une exécution administrative qui a manqué de rigueur et de contrôle ; et une reconnaissance tardive de l'État, méritée sur ces points précis, mais qui ne doit pas se transformer en un procès que les faits établis ne permettent pas de soutenir.

En guise de conclusion

Voici donc le bilan, aussi honnête que les données disponibles le permettent. La Réunion reçoit, net, de l'ordre de 11 à 12 milliards d'euros par an de la solidarité nationale — près de la moitié de sa richesse produite — en échange de quoi la France dispose d'une ancre stratégique majeure en Indo-Pacifique et de la contribution de centaines de milliers de citoyens français. Ce n'est pas la France « qui s'enrichit » sur La Réunion : les acteurs qui prospèrent sur la structure économique locale sont des groupes privés en position dominante, pas la nation dans son ensemble. La rupture de ce lien ne serait pas un basculement vers la misère de 1946, mais un choc économique majeur, dont l'exemple mauricien donne la mesure la plus réaliste : plus d'emplois, moitié moins de niveau de vie et de protection sociale. Et l'ironie de l'histoire veut que le cadre d'intégration aujourd'hui contesté par une partie de la jeunesse réunionnaise ait été, à l'origine, porté par des députés communistes au nom de l'égalité et de l'émancipation sociale — pas par un pouvoir colonial qui l'aurait imposé.

C'est un débat qui mérite mieux que des slogans, dans un sens comme dans l'autre — et les Réunionnais, de toutes les générations, méritent qu'on leur donne les chiffres plutôt que les postures.


Notes

1. Insee, « L'essentiel sur… La Réunion » ; Insee, « Les chiffres-clés de La Réunion », avril 2026. 2. Témoignages, « 23,2 milliards d'euros de richesses créées à La Réunion en 2023 », octobre 2024. 3. Insee, « Synthèse régionale — Bilan économique 2024, La Réunion » ; Cerom, « Comptes économiques rapides de La Réunion en 2023 ». 4. Sénat, rapport n°99-366, « Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion : la départementalisation à la recherche d'un second souffle », 2000. 5. Cartonumerique.blogspot.com, « La Réunion au cœur de l'espace Indo-Pacifique ? » ; France Diplomatie, « L'espace indopacifique : une priorité pour la France » ; FRS, « Territoires ultramarins, renforcer la souveraineté et l'intégration régionale en Indo-Pacifique ». 6. Imazpress, « Outre-mer : bénéfice en baisse pour le distributeur GBH qui rend ses comptes publics », juin 2025. 7. Outre-mer la 1ère, « Grande distribution : le groupe Bernard Hayot rend ses comptes publics pour la première fois », juin 2025. 8. TRT Français, « Martinique : une enquête en cours sur le groupe Hayot », décembre 2025, citant l'enquête de Libération. 9. Wikipédia, « Groupe Bernard Hayot ». 10. Ministère de l'Économie, « Octroi de mer : la Cour des comptes propose de refondre le dispositif fiscal », mars 2024 ; OPMR, « L'Octroi de Mer à La Réunion en 2023 ». 11. Banque des Territoires, « L'octroi de mer ne contribue que marginalement à la vie chère, selon un rapport », janvier 2025. 12. Articles 199 undecies B et C du Code général des impôts ; Cour des comptes, « Les défiscalisations "Girardin" en faveur de l'outre-mer ». 13. Wikipédia, « Économie de Maurice » ; Wikipédia, « Maurice (pays) ». 14. Banque africaine de développement, « Perspectives économiques à l'île Maurice » ; Banque mondiale, « Maurice — Vue d'ensemble ». 15. Trading Economics, « PIB par habitant à Maurice ». 16. Syndicat du Sucre de La Réunion, « Économie et social » ; Imazpress, « Cannes, sucre, rhum, énergie ». 17. Wikipédia, « Culture de la canne à sucre à La Réunion ». 18. Wikipédia, « Histoire de La Réunion » (citant André Blanchet, Le Monde, janvier 1949). 19. Encyclopædia Universalis, « Île de La Réunion : les mutations de la départementalisation ». 20. Fondation pour la mémoire de l'esclavage, « 1946 : loi pour la départementalisation ». 21. Parallèle Sud, « Les années de maquis et d'affrontement de Paul Vergès ». 22. Le Maitron, « VERGÈS Paul, Émile, Marie, Just ». 23. Wikipédia, « Enfants de la Creuse » (transfert BUMIDOM/DDASS, doute sur les signatures, témoignages de sévices à l'APEP de Hell-Bourg). 24. Wilfrid Bertile, Prosper Ève, Gilles Gauvin, Philippe Vitale, Les Enfants de la Creuse : idées reçues sur la transplantation de mineurs de La Réunion en France, Éd. Le Cavalier Bleu, coll. « Idées reçues », 2021. 25. Linfo.re, « Enfants de la Creuse : la responsabilité de l'État reconnue ». 26. France 3 Nouvelle-Aquitaine, « Enfants de la Creuse : retour sur une page d'histoire douloureuse de La Réunion » (rapport de la commission, 2018). 27. Zinfos974, « Enfants dits de la Creuse : les réactions politiques à la suite de l'adoption de la loi historique » (loi de réparation, 2025). 28. SSMSI / ministère de l'Intérieur, données 2025 sur les violences intrafamiliales faites aux mineurs, citées dans « Violences faites aux enfants en France : statistiques » ; taux de 6,1 victimes pour 1000 habitants à La Réunion et en Guyane, parmi les plus élevés de France.