Introduction : déconstruire un mythe fondateur
Il existe en France un récit national quasi sacré : celui d'un peuple opprimé se soulevant d'un même élan contre l'arbitraire royal et l'injustice aristocratique, pour fonder dans l'enthousiasme collectif une République de liberté, d'égalité et de fraternité. Ce récit, forgé par Michelet dans son Histoire de la Révolution française, a nourri des générations d'écoliers français. Il repose sur l'idée d'un mouvement « désintéressé », porté par l'aspiration universelle à la justice.
Ce récit est largement faux, ou du moins profondément incomplet. Une lecture attentive des faits économiques, des dates, des textes de loi et des trajectoires personnelles des acteurs de 1789 révèle une autre histoire : celle d'une classe sociale précise — la bourgeoisie d'argent, la « richesse mobilière » par opposition à la richesse foncière de la noblesse et du clergé — qui a instrumentalisé la misère populaire pour arracher au roi puis à l'aristocratie le pouvoir politique correspondant à sa puissance économique déjà acquise. Une fois ce pouvoir conquis, cette même bourgeoisie s'est employée méthodiquement à priver le peuple des bénéfices qu'il pouvait légitimement en attendre, à le désarmer, à l'exclure de la citoyenneté active, et finalement à éliminer physiquement quiconque — dans ses propres rangs — tentait de faire de la République autre chose qu'un instrument au service de la propriété et de l'argent.
Cet article se propose de retracer ce mécanisme, épisode par épisode, de 1789 à Thermidor, en s'appuyant sur les travaux d'historiens qui ont pris la peine de regarder les chiffres, les revenus, les votes et les intérêts plutôt que de se laisser porter par le lyrisme des grands récits. Précisons d'emblée qu'il s'agit ici d'exposer une thèse — celle de l'historiographie dite « sociale » ou « classique » de la Révolution, illustrée par Jaurès, Mathiez et Soboul — qui n'est pas la seule grille de lecture possible. L'école dite « révisionniste », autour de François Furet notamment, a proposé une interprétation différente, insistant sur la dynamique politique et idéologique plutôt que sur le déterminisme des classes sociales. Le lecteur gardera à l'esprit que l'histoire de la Révolution reste un champ de débat vivant. Mais les faits que nous allons dérouler ici sont, eux, solidement établis.
1. Une nouvelle classe en quête de pouvoir
Pour comprendre 1789, il faut remonter au XVIIIe siècle et à une transformation économique profonde de la société française. Deux France coexistent alors. Il y a la France de la richesse immobilière : la terre, possédée presque intégralement par la noblesse et le clergé, qui en tire son pouvoir politique séculaire — le roi gouverne en écoutant les conseils de cette aristocratie foncière. Et il y a une France nouvelle, celle de la richesse mobilière : les grands négociants, les banquiers, les manufacturiers, qui prospèrent grâce à l'essor du commerce et de la manufacture.
Cette classe est plus développée qu'on ne l'imagine souvent. Des industriels comme Cambon, futur conventionnel, emploient déjà deux à trois mille ouvriers dans la région de Montpellier. Dans le Nord, des familles comme les Van Robais dirigent des ateliers employant plusieurs milliers de personnes. Il existe donc, à la veille de la Révolution, un embryon de prolétariat industriel bien plus conséquent qu'on ne le suppose, aux côtés d'un immense prolétariat rural fait de journaliers.
Mais ce qui compte avant tout, c'est que cette nouvelle bourgeoisie d'argent a pris conscience d'elle-même comme classe, et qu'elle juge intolérable de ne disposer d'aucune place dans la gestion des affaires publiques, alors que son poids économique ne cesse de croître. Le juriste Barnave, avocat au service de la famille Perier — ces industriels dauphinois qui possèdent des mines, des compagnies d'assurance et amènent l'eau courante dans Paris — formule dès 1788 le programme de cette classe dans un texte resté célèbre par sa logique implacable : une nouvelle distribution de la richesse appelle nécessairement une nouvelle distribution du pouvoir. Autrement dit : nous, qui représentons une puissance économique considérable, refusons désormais d'être soumis au bon plaisir d'une aristocratie qui ne produit rien.
C'est cette revendication, purement sociale et économique dans son fondement, qui va se draper des habits de la liberté universelle. Il ne s'agit pas encore, à ce stade, de libérer le peuple. Il s'agit de permettre à une classe de commerçants et de financiers de s'installer au sommet de l'État aux côtés — puis à la place — de l'aristocratie foncière.
2. La crise financière de la monarchie, aubaine pour la bourgeoisie
L'occasion de cette bascule est fournie par une situation financière désastreuse. Plus de la moitié du budget royal est absorbée par le service de la dette, héritage d'un règne de Louis XV vécu perpétuellement à crédit. Le banquier genevois Necker, devenu incontournable grâce au salon parisien tenu par son épouse, s'impose à la tête du Trésor royal. Il continue en réalité, sous le couvert d'un prête-nom, ses activités bancaires personnelles pendant qu'il gère les finances de l'État — situation de conflit d'intérêts que ses défenseurs ont toujours niée, mais que les faits contredisent : c'est le soutien financier à l'insurrection américaine, financé par les emprunts personnels de Necker au Trésor à des taux avoisinant 14 %, qui lui permettra d'acquérir le château de Coppet.
Pour trouver des ressources, le roi convoque les États généraux — clergé, noblesse, tiers état — le 4 mai 1789. Et c'est là qu'intervient la grande manipulation sémantique de cette période : quand les porte-parole du tiers état déclarent que celui-ci est « tout » et ne représente encore « rien », ils n'entendent nullement par « tiers état » l'ensemble du peuple français. Ils désignent la frange supérieure, dorée, de ce tiers état — cette bourgeoisie roturière qui paie l'impôt (contrairement aux nobles) mais qui, économiquement, pèse infiniment plus que son statut politique ne le reconnaît. Cette frange représente à peine 1 % de la population française. En dessous d'elle, il y a un quatrième état, invisible dans le discours politique : les 99 % restants, journaliers agricoles et ouvriers manufacturiers, dont la misère est la condition même de la prospérité de leurs employeurs.
Voltaire, dont on retient surtout l'anticléricalisme, avait pourtant formulé sans ambages la conception sociale que partageaient ces élites éclairées : un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, le nourrit, et le gouverne. C'est très exactement la morale de cette bourgeoisie qui s'apprête à revendiquer le pouvoir en son nom propre, tout en prétendant parler au nom de la nation entière.
3. Une misère bien réelle, instrumentalisée dès le premier jour
Pour contraindre le roi, cette bourgeoisie a besoin d'un levier de masse : la colère populaire, réelle et considérable. Les travaux d'historiens comme Edgar Faure sur la chute de Turgot documentent avec précision les salaires ouvriers de l'époque : environ vingt sols par jour ouvrable, pour une miche de pain de quatre livres qui coûtait huit sols vers 1750 et qui atteint quatorze sols le 14 juillet 1789 même. Cette dégradation continue du pouvoir d'achat entre 1750 et 1789 crée un terreau d'explosivité sociale que les grands bourgeois n'ont eu qu'à activer au bon moment — comme l'illustre l'émeute Réveillon d'avril 1789, réprimée dans le sang (entre 125 et 150 morts), révélatrice de la tension accumulée avant même la réunion des États généraux.
Le renvoi de Necker le 12 juillet 1789 et la nomination d'un ministère réactionnaire précipitent la crise. La municipalité bourgeoise de Paris, sentant qu'elle pourrait perdre la partie, prend une décision lourde de conséquences : elle distribue des armes prises aux Invalides à la petite plèbe parisienne et l'envoie prendre la Bastille. Prison peu importante en réalité, mais hautement symbolique de l'arbitraire royal. Le prix payé par le peuple est de 97 morts. Ce ne sont pas les grands bourgeois qui sont montés à l'assaut : ce sont les petites gens qui ont versé leur sang pour une cause qui, très vite, ne sera plus la leur.
4. Désarmer le peuple qu'on vient d'armer
Le 14 juillet au soir, le roi rappelle Necker : la bourgeoisie parisienne a gagné. Mais elle prend immédiatement conscience du danger qu'elle a créé en donnant à la plèbe le sentiment de sa propre puissance. Dès le lendemain, le 15 juillet, la municipalité promet quarante sols — l'équivalent de deux journées de travail — à quiconque rapportera son fusil. La manœuvre fonctionne : les armes reviennent en masse.
Mais il faut aller plus loin. Le marquis de La Fayette propose alors la création d'une « milice bourgeoise », rapidement rebaptisée « garde nationale » pour paraître plus consensuelle. En théorie ouverte à tous ; en pratique, réservée aux classes aisées, puisqu'il faut acheter son propre uniforme, au prix prohibitif de quatre-vingts livres — somme totalement inaccessible à un journalier gagnant vingt sols par jour. La garde nationale devient ainsi une force supplétive de police et d'armée, chargée de tenir en respect les classes populaires, exactement au moment où l'on célèbre l'universalité des droits de l'homme.
5. L'égalité proclamée, l'inégalité organisée
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, votée à l'unanimité en août 1789, proclame que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». C'est le texte qui donne à la Révolution française son prestige universel et durable. Mais la Constitution que les mêmes députés vont rédiger dans la foulée organise une distinction fondamentale entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs ». Seuls les premiers disposent du droit de vote, réservé aux hommes payant un niveau minimal d'impôt — le suffrage devient censitaire. Les seconds, l'immense majorité, n'ont que le devoir d'obéissance.
Deux catégories sont, de fait, exclues du bénéfice de cette « égalité en droit » solennellement proclamée. D'abord les esclaves des colonies : quand Robespierre propose logiquement d'appliquer la Déclaration des droits de l'homme aux populations noires des Antilles, le lobby colonial — dont Barnave et La Fayette — s'y oppose avec véhémence, et l'esclavage est maintenu. Ensuite les ouvriers de métropole : la loi Le Chapelier, votée en juin 1791 par cette même Assemblée constituante, interdit sous peine de prison toute coalition entre salariés visant à obtenir une augmentation de leurs revenus. Les mêmes hommes qui viennent de proclamer l'égalité universelle interdisent aux travailleurs le droit élémentaire de se syndiquer pour défendre leurs intérêts.
Quant à la fameuse Nuit du 4 août 1789, présentée par Michelet comme un moment de renoncement sublime de l'aristocratie à ses privilèges féodaux, elle mérite d'être regardée de près. Les droits féodaux ne sont, en réalité, pas abolis mais rendus « rachetables » — au « denier trente », c'est-à-dire moyennant le paiement en une fois de trente années de redevances. Une somme totalement hors de portée des paysans, qui continueront donc de payer ces droits pendant des années encore. L'annonce, largement diffusée dans les campagnes, calme néanmoins les jacqueries qui avaient commencé à brûler des châteaux durant l'été — c'était précisément son objectif.
6. La Fédération : une démonstration de force, pas une communion nationale
Le 14 juillet 1790, pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille, se tient la grande fête de la Fédération, présentée par la tradition michelettiste comme le moment où la France entière a pris conscience de son unité nationale dans un élan fraternel. La réalité est plus prosaïque : ce sont les délégations des gardes nationales — urbaines et rurales — venues en armes, avec canons et fusils, qui défilent sur le Champ de Mars. Le message adressé aux citoyens passifs est sans ambiguïté : la bourgeoisie est désormais armée, et elle entend le rester.
Robespierre, présent à la tribune, prononce ce jour-là une phrase que l'historiographie traditionnelle a soigneusement oubliée, mais qui résume l'essentiel : c'est aux classes fortunées que l'on transfère la puissance, dit-il en substance à ses collègues constituants, et vous voulez diviser la nation en deux classes dont l'une ne sera armée que pour contenir l'autre. Ce n'est pas de la polémique. C'est un diagnostic exact de ce qui vient de se produire.
7. Le massacre du Champ de Mars, 17 juillet 1791
L'épisode le plus révélateur — et le plus systématiquement minoré dans les manuels — est sans doute celui du 17 juillet 1791. Après la tentative de fuite du roi et son arrestation à Varennes, une partie des Parisiens, dont de nombreuses familles ouvrières, se rend pacifiquement sur le Champ de Mars pour signer une pétition réclamant la déchéance du monarque. Sans sommation, La Fayette, à la tête de la garde nationale, fait ouvrir le feu sur cette foule désarmée. Le bilan exact ne sera jamais établi précisément, mais il dépasse vraisemblablement le millier de morts.
Si le 14 juillet 1789 occupe une place écrite en lettres rouges dans la mémoire nationale, le 17 juillet 1791 mériterait une place au moins aussi importante : c'est le jour où la bourgeoisie, ayant obtenu ce qu'elle voulait du roi, a ouvert le feu sur le peuple qui réclamait légalement et pacifiquement la fin de la monarchie.
8. Les Girondins : une nouvelle oligarchie bourgeoise
L'Assemblée législative qui succède à la Constituante, élue selon un suffrage toujours censitaire, voit émerger un groupe qui prendra le nom de Girondins — du nom des députés brillants venus de Gironde, comme Vergniaud. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française, les définira comme une oligarchie de grands bourgeois, beaux parleurs et arrogants. Il est éclairant de noter que Lamartine lui-même, en commençant son Histoire des Girondins en 1843 avec l'intention de les présenter en martyrs de la pureté républicaine, terminera son ouvrage en 1847 sur un constat radicalement inverse : les Girondins, écrira-t-il, étaient des gens parfaitement résolus à laisser subsister dans les profondeurs de la nation toutes les iniquités, voulant substituer à la dictature d'un seul homme la dictature de la richesse.
Cette assemblée, qui compte à peine deux authentiques représentants des classes populaires sur sept cent cinquante membres, va se signaler par une seule grande réalisation : la déclaration de guerre à l'Autriche en avril 1792.
9. Une guerre de rapine et de diversion sociale
L'historiographie scolaire a longtemps présenté cette guerre comme défensive, la France se sentant menacée par les puissances étrangères et par les émigrés rassemblés à Coblence. Cette version ne résiste pas à l'examen. Les émigrés, à peine quinze mille, ne représentent aucune menace militaire crédible face à une nation de vingt-cinq millions d'habitants. Quant à l'Autriche et la Prusse, elles sont alors bien plus préoccupées par le partage de la Pologne, où Catherine II de Russie menace d'absorber l'intégralité du gâteau territorial, que par une hypothétique intervention à l'ouest.
Les véritables raisons de la guerre sont ailleurs, et les principaux acteurs girondins les ont eux-mêmes explicitées sans détour. Le ministre de la Guerre Narbonne déclare le 14 décembre 1791 à la tribune que le sort des créanciers de l'État dépend de cette guerre — autrement dit, la banqueroute menace si l'on n'ouvre pas les hostilités. Brissot, quelques semaines plus tard, ira plus loin encore, affirmant que la guerre est indispensable à la fois aux finances et à la tranquillité intérieure du pays.
Cette phrase mérite qu'on s'y arrête. La situation financière de la France, minée par l'inflation galopante des assignats — cette monnaie de papier gagée sur les biens nationaux confisqués au clergé —, est en effet catastrophique : l'assignat de cent francs ne vaut déjà plus que soixante-quinze francs-or en 1791. Une guerre offre l'espoir de razzier les richesses des Pays-Bas autrichiens et des provinces rhénanes voisines pour renflouer les caisses. Quant à la « tranquillité intérieure », elle renvoie directement à la résurgence, depuis 1790, d'une agitation populaire réclamant l'établissement d'un « maximum » légal sur le prix des denrées de première nécessité — une revendication que les Girondins, fervents partisans du dogme de la liberté économique absolue, refusent catégoriquement. L'assassinat du maire d'Étampes, Simonneau, par une foule affamée qu'il refusait d'entendre sur cette question, illustre la tension sociale de mars 1792.
La guerre devient ainsi, littéralement, une échappatoire : détourner l'attention populaire des questions sociales brûlantes vers l'exaltation patriotique, tout en espérant financer l'État par le pillage des territoires conquis.
10. Robespierre, la voix dissidente
Face à cette dérive belliciste, Robespierre — alors sans mandat électif, mais influent au club des Jacobins — mène pendant deux mois un combat solitaire contre la guerre. Ses arguments méritent d'être restitués dans leur cohérence. Premièrement, une déclaration de mai 1791, votée à l'unanimité par la Constituante, engageait solennellement la France à ne jamais mener de guerre d'agression : la déclencher serait un reniement. Deuxièmement, répandre la liberté par les armes revient à envoyer des « missionnaires armés », lesquels finiront par piller, tuer et violer, retournant ainsi contre la France les peuples qu'on prétend libérer. Troisièmement, l'armée française, désertée par la quasi-totalité de ses officiers passés à l'émigration, n'a plus l'encadrement nécessaire pour combattre. Quatrièmement, la guerre sert précisément de diversion aux questions sociales urgentes — la faim du peuple. Cinquièmement enfin, et c'est peut-être le plus troublant rétrospectivement : Robespierre soupçonne que la cour elle-même, via la reine Marie-Antoinette, souhaite ardemment cette guerre, espérant une défaite française qui permettrait de restaurer l'autorité royale. Une correspondance ultérieurement découverte confirmera que le roi lui-même écrivait, en décembre 1791, que l'armée française était dans un état si déplorable qu'elle ne pourrait soutenir une demi-campagne — preuve que la cour savait pertinemment vers quel désastre elle poussait le pays.
La défaite initiale, la débâcle de Tournai, la trahison du général Dumouriez en avril 1793, l'insurrection vendéenne concomitante — largement alimentée moins par une persécution religieuse ponctuelle que par le rejet massif de la conscription forcée décrétée par la Convention — confirment amplement les mises en garde de Robespierre.
11. La deuxième révolution, celle du 10 août 1792
Le manifeste de Brunswick, menaçant Paris d'une « entière subversion » en cas d'atteinte à la famille royale, produit l'effet inverse de celui recherché : il déclenche l'insurrection du 10 août 1792, qui renverse la monarchie et proclame la République avec suffrage universel — du moins en théorie. Madame de Staël elle-même notera, avec une lucidité rare pour son camp, que « dès lors, la révolution changea d'objet » : les classes populaires purent croire, pour la première fois, que l'inégalité des fortunes cesserait de peser sur elles.
C'est là que la distinction devient essentielle : il y a en réalité deux révolutions distinctes. Celle de 1789 à 1791 n'est qu'une réforme, où toute la structure sociale — y compris la monarchie — demeure intacte, et où seule une nouvelle élite bourgeoise s'installe aux commandes. Celle de 1792 est, elle, une véritable révolution, où l'ensemble des citoyens, y compris les plus pauvres, sont conviés à s'occuper des affaires publiques.
12. Robespierre et la question de la propriété
C'est précisément cette bascule qui inquiète au plus haut point les possédants de tous bords, girondins comme futurs thermidoriens. Lorsque Robespierre pose, devant la Convention, la question des limites de la propriété — s'appuyant sur l'exemple de l'esclavage pour démontrer qu'un droit de propriété sans limite peut légitimer n'importe quelle horreur —, il ne prône en rien le collectivisme. Sa référence est le contrat social de Rousseau, qui imaginait un partage patriarcal où chacun posséderait sa maison et son lopin de terre. Mais même cette demande modérée de limitation suscite une réaction violente : Barère fait immédiatement voter la peine de mort contre quiconque proposerait un texte attentatoire à la propriété individuelle ou commerciale.
Au début de mai 1793, une véritable conjuration girondine se prépare — selon le témoignage rapporté par Lamartine — pour faire venir vingt mille hommes armés en province et marcher sur Paris afin d'éliminer Robespierre. Le projet n'aboutit pas, mais les menaces publiques se multiplient : Isnard, à la tribune, promet le 25 mai 1793 que si l'on touche à la propriété parisienne, la province rasera la capitale au point que « le voyageur des bords de la Seine se demandera si jamais une ville a existé là ». C'est cette rhétorique de guerre civile ouverte qui débouchera sur l'insurrection du 31 mai et du 2 juin 1793, où trente-deux députés girondins seront exclus de la Convention — sans qu'aucune goutte de sang ne soit versée à ce moment, sur l'insistance expresse de Robespierre.
13. Le maximum, la lutte contre l'agiotage, et la haine des possédants
Une fois au Comité de salut public à partir de juillet 1793, Robespierre entreprend une politique économique et sociale qui, pour modérée qu'elle demeure, suffit à s'attirer une haine féroce d'une partie considérable de la bourgeoisie révolutionnaire. Il fait voter la peine de mort contre les accapareurs de blé et les spéculateurs sur les assignats. Il tente de supprimer les fournisseurs militaires — ces intermédiaires qui, comme l'abbé d'Espagnac, ami intime de Danton, empochaient des fortunes colossales sur les marchés d'armement — au profit de manufactures d'État. Il obtient, non sans difficulté, le vote du maximum général des prix. Sous son influence, l'assignat, qui valait 37 % de sa valeur nominale à son arrivée au pouvoir, en vaudra 75 % à sa chute.
Cette politique produit des résultats militaires spectaculaires : la levée en masse, l'accès de jeunes officiers sortis du rang comme Hoche ou Marceau au commandement, permet à la France de renverser le cours de la guerre. Mais elle indigne dans le même temps ceux qui s'enrichissaient de la spéculation, des fournitures militaires et de la stagnation des salaires. C'est ce mécontentement, bien plus qu'une quelconque folie sanguinaire, qui explique l'acharnement dont Robespierre sera bientôt victime.
14. Danton, l'homme du trouble profitable
Contrairement à l'image d'un tandem Danton-Robespierre unis dans la même cause, les deux hommes incarnent des logiques opposées. Danton, dont les recherches historiques ultérieures (notamment celles d'Albert Mathiez) ont établi qu'il s'était considérablement enrichi durant la période révolutionnaire — acquisition de prieurés, de propriétés, correspondance attestant de versements secrets de la cour royale par l'intermédiaire de Mirabeau dès 1791 — incarne une figure d'opportuniste pour qui l'agitation politique est avant tout une source d'enrichissement personnel. Sa fameuse « victoire » de Valmy doit sans doute davantage à des négociations occultes avec les Prussiens qu'à l'héroïsme martial qu'en retient la légende scolaire.
C'est également Danton, et non Robespierre, qui réclame la création du tribunal révolutionnaire, et qui orchestre — via des intermédiaires comme Fabre d'Églantine ou Léonard Bourdon — la campagne de déchristianisation forcée de l'automne 1793, dans le but explicite de compromettre Robespierre, connu pour sa tolérance religieuse. L'historien Albert Soboul, ayant dépouillé systématiquement les procès-verbaux des sections parisiennes de l'an II, établira qu'aucune trace d'une demande populaire de déchristianisation n'y apparaît : le mouvement fut entièrement piloté par des notables bourgeois, non par la base populaire.
15. Thermidor : la revanche des propriétaires
L'élimination successive des hébertistes puis des dantonistes au printemps 1794 n'empêchera pas la chute de Robespierre. Affaibli par la maladie, isolé par les haines accumulées — celles des proconsuls révoqués pour leurs exactions (Carrier et ses noyades de Nantes, Tallien et son racket des négociants bordelais, Fouché et ses massacres de masse à Lyon), celles du Comité de sûreté générale qui détourne la loi de prairial pour multiplier les exécutions au nom de Robespierre sans son aval, celles enfin de tous ceux que ses mesures économiques ont lésés — Robespierre est renversé le 9 thermidor (27 juillet 1794) et exécuté le lendemain, avec Saint-Just, Couthon et une centaine de leurs proches.
Ce qui suit ne laisse aucun doute sur la nature sociale du basculement thermidorien : abolition immédiate du maximum, retour à la liberté totale de l'agiotage, répression sanglante des ouvriers du faubourg Saint-Antoine venus réclamer du pain quelques mois plus tard, réouverture des salons mondains. Boissy d'Anglas résumera, sans la moindre gêne, le programme du nouveau régime à la tribune de la Convention : un pays gouverné par les propriétaires, disait-il en substance, est un pays dans l'ordre naturel des choses. La formule vaut résumé de toute la période : la République qui s'installe alors n'est plus celle qu'espéraient les sans-culottes de l'an II, mais celle que réclamait, depuis 1788, la bourgeoisie d'argent de Barnave — un régime au service de la propriété et de la richesse, débarrassé de l'exigence égalitaire qui l'avait un temps menacé.
Conclusion : une République fondée sur un malentendu fondateur
Au terme de ce parcours, une ligne directrice se dessine avec netteté. La Révolution française n'est pas née d'un soulèvement populaire spontané réclamant la justice sociale : elle est née de la volonté d'une classe bourgeoise, déjà puissante économiquement, d'obtenir un pouvoir politique à la hauteur de cette puissance. Cette classe a mobilisé, à chaque étape décisive — prise de la Bastille, nuit du 4 août, fédération de 1790 —, une misère populaire bien réelle qu'elle n'avait nullement l'intention de soulager durablement. Chaque fois que cette misère menaçait de déborder son rôle instrumental — armes rendues contre indemnité, garde nationale censitaire, massacre du Champ de Mars, exclusion des citoyens passifs, loi Le Chapelier, maintien de l'esclavage —, elle a été rappelée à l'ordre, y compris par la force et par le sang.
Le seul moment où une tentative sérieuse fut faite pour que la République serve effectivement l'ensemble du corps social — la brève période où Robespierre, épaulé par Saint-Just et Couthon, tenta de limiter juridiquement la propriété, de contrôler les prix, de supprimer les profiteurs de guerre et d'ouvrir la citoyenneté active à tous — se solda par son élimination physique, orchestrée par une coalition improbable réunissant spéculateurs, proconsuls sanguinaires et anciens girondins, unis par la seule peur de perdre leurs privilèges de fortune. Thermidor ne fut pas la fin de la Terreur au nom de l'humanité : ce fut, très concrètement, la revanche des propriétaires sur toute tentative de limiter leur pouvoir.
C'est cette généalogie qu'il convient de garder à l'esprit lorsqu'on célèbre, chaque 14 juillet, la naissance de la République française. Elle ne s'est pas construite sur l'idéal désintéressé que lui prête Michelet, mais sur un compromis boiteux entre une déclaration universaliste magnifique — celle des droits de l'homme — et une pratique politique et économique conçue, dès l'origine, pour maintenir l'essentiel du pouvoir entre les mains de ceux qui possédaient déjà l'argent. Que cette contradiction fondatrice ait continué, sous des formes renouvelées, à travailler l'histoire politique française jusqu'à nos jours n'est sans doute pas un hasard.
Sources et pistes de lecture : Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française ; Albert Mathiez, La Révolution française et les travaux sur la corruption des dantonistes ; Albert Soboul, Les Sans-culottes parisiens en l'an II ; Alphonse de Lamartine, Histoire des Girondins (édition de 1847) ; Edgar Faure, La Disgrâce de Turgot. Pour une lecture alternative, moins centrée sur l'analyse de classe, voir François Furet, Penser la Révolution française.
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