Portrait d'un homme qu'on imagine facilement détestable.
Il y a des hommes qu'on déteste pour de mauvaises raisons. Michel Debré est de ceux-là. On l'a traité de froid, de jacobin borné, et à La Réunion de bien pire encore. Je voudrais ici tenter autre chose : non pas l'absoudre, mais le comprendre. Car comprendre n'est pas pardonner — c'est refuser la paresse du jugement.
Une famille qui a choisi la France
Tout commence par une fidélité. La famille Debré est une vieille famille juive d'Alsace, de Westhoffen, ce village du Bas-Rhin qu'on appelait au XIXe siècle « la petite Jérusalem ». En 1870, quand la France perd l'Alsace, le grand-père de Michel, le rabbin Simon Debré, fait un choix qui dit tout : il quitte sa terre pour rester français. Il deviendra rabbin à Neuilly.
Retenez ce geste, car il fonde une dynastie. Chez les Debré, la France n'est pas seulement un pays : c'est une terre d'élection, un acte de volonté. On n'est pas français par hasard de naissance, on le devient par décision, par arrachement, par loyauté. Le père de Michel, Robert Debré, immense pédiatre, abandonnera la religion de ses pères, se dira agnostique et épousera une catholique, la doctoresse Jeanne Debat-Ponsan, fille de peintre. De sorte que Michel, né à Paris en 1912, ne sera pas élevé dans le judaïsme. La judéité des Debré sera même longtemps tue, presque effacée.
Il faut le dire clairement, contre la légende : Michel Debré n'était pas « le petit juif alsacien » traumatisé par la Shoah. Il était l'héritier d'une lignée juive devenue, par conviction et par reconnaissance, l'une des familles les plus farouchement républicaines de France. Sa religion à lui, c'était la République. Et l'on verra plus tard, à Cherbourg, jusqu'où allait cette priorité : ministre de la Défense, face aux vedettes israéliennes retenues sous embargo, il envisagera froidement de couler les navires, fût-ce au prix de la vie des équipages. La raison d'État avant tout — même au prix du sang.
L'effondrement comme blessure
Pour comprendre l'homme, il faut le suivre en 1940. Officier de cavalerie, il vit la déroute dans sa chair : fait prisonnier en juin, évadé en septembre. Il voit ce qu'aucun livre ne lui aurait appris — comment un grand pays, la patrie des droits de l'homme, s'effondre en six semaines, capitule, et bientôt livre ses propres citoyens.
Cette blessure ne se refermera jamais. Lui qui fut traqué dans la clandestinité écrira que celui qui a été pourchassé par la Gestapo, qui a imaginé ses amis torturés et déportés, ne peut plus vivre comme les autres : ses nuits sont différentes. Voilà la clé. Ce qu'on prendra plus tard pour de la froideur, pour de l'arrogance, n'est pas de l'indifférence. C'est une cuirasse. Debré n'était pas un homme sans émotion : c'était un homme qui avait décidé, une fois pour toutes, qu'il ne se laisserait pas guider par l'affect et l'émotion.
Soyons justes, et donc complets : avant d'entrer en résistance en février 1943, il a d'abord servi l'État de Vichy comme beaucoup, prêté serment à Pétain, occupé des fonctions au Conseil d'État sous l'Occupation. Sa Résistance fut cependant réelle, courageuse, décorée — mais il n'a pas rejoint De Gaulle dès le 18 juin. Cela ne diminue pas l'homme. Cela le rend humain, traversé comme tant d'autres par les ambiguïtés de son temps. La vérité gênante pour tout le monde, c'est que la quasi-totalité de la classe politique de la IVe et de la Ve République — gauche et droite confondues — est faite d'hommes qui n'ont pas suivi de Gaulle le 18 juin, qui ont composé avec Vichy à des degrés divers, et qui ont basculé en 1942-1943 quand le vent a tourné. Debré et Mitterrand sont l'un et l'autre de cette génération-là. Les vrais hommes du 18 juin, eux, n'ont presque jamais gouverné.
La Constitution comme cuirasse
De cette blessure naîtra une œuvre. La Ve République, dont il est l'architecte en 1958, est la traduction juridique de sa hantise. Juriste, docteur en droit, homme du Conseil d'État, il conçoit un État taillé pour ne plus jamais s'effondrer : un exécutif fort, un président placé presque au-dessus du jeu, une autorité soustraite aux marchandages parlementaires qui avaient, selon lui, condamné la IIIe et la IVe République à l'impuissance.
Il n'a pas tout obtenu — le Comité consultatif constitutionnel l'a forcé à reculer sur certains points — mais l'architecture est la sienne. Et elle est si solide que son plus grand adversaire en fera l'aveu involontaire. François Mitterrand publie en 1964 Le Coup d'État permanent, réquisitoire contre ce qu'il dénonce comme une dérive monarchique. Puis, élu président en 1981, il s'installe dans cette monarchie républicaine sans en changer une pierre. Mieux : avant Debré, Mitterrand avait lui-même rêvé d'écarter les communistes des fonctions d'autorité.
Car c'est là le contraste qui éclaire Debré. Mitterrand, Vergès : des calculateurs, des hommes de la durée souple, de la patience tactique, du masque. Debré, lui, n'a jamais su feindre. Il disait ce qu'il pensait, faisait ce qu'il disait, et le payait — jusqu'à ce score humiliant de 1,66 % à la présidentielle de 1981, le pire jamais obtenu par un ancien Premier ministre. Un fourbe aurait su plaire. Lui ne savait que servir.
La Réunion : la raison d'État à l'épreuve
C'est à La Réunion que cette rigidité va laisser ses traces les plus lourdes, et c'est là qu'il faut le plus de probité pour en parler.
Nous sommes en pleine Guerre froide. L'Algérie brûle, les Antilles s'embrasent — trois morts à Fort-de-France à Noël 1959 —, Cuba bascule, la décolonisation africaine bat son plein. Et à La Réunion, le Parti communiste de Paul Vergès réclame l'autonomie et tisse des liens avec Moscou. Pour Debré, ce n'est pas une opinion : c'est une menace contre l'unité de la nation, dans un monde où il a vu de ses yeux ce que coûte une nation qui se fissure.
Sa réponse sera l'ordonnance du 15 octobre 1960 : tout fonctionnaire « dont le comportement est de nature à troubler l'ordre public » peut être muté d'office en métropole. On les appellera les exilés. Des hommes arrachés à leur île pour délit d'opinion. Mesure brutale, dénoncée comme « scélérate », abrogée en 1972 — et Debré, fidèle à lui-même, déclarera qu'on l'a abrogée « à tort ». Jamais un regret. Pour lui, le fonctionnaire « est un homme de silence : il travaille, il sert, il se tait ».
Puis il y aura le BUMIDOM, et l'affaire des enfants dits de la Creuse : plus de deux mille mineurs réunionnais transférés en métropole entre 1962 et 1984 pour repeupler des départements qui se vidaient. Une plaie. L'État a reconnu sa responsabilité morale en 2014, et le Sénat a voté en juin 2026 un droit à réparation.
Ici, je veux être net. Le mot de « créolicide » utilisé par une bande de réunionnais hostiles à la France est faux, et l'accusation de racisme est un contresens. Debré n'a pas voulu détruire un peuple : il a voulu, avec une bonne conscience républicaine totale, « développer » une île qu'il jugeait surpeuplée et menacée. Sa lettre à un médecin qui s'indignait des transferts d'enfants est à cet égard plus glaçante que n'importe quel cynisme : il y parle de poursuivre l'entreprise « avec d'autant plus de constance » qu'elle se combine, écrit-il, avec un « admirable mouvement d'adoption ». Aucune cruauté affichée. Une certitude. C'est cela, le vrai vertige : non pas un "salaud", mais un homme si sûr de servir le bien commun qu'il ne voyait plus les vies qu'il déplaçait.
Et il faut ajouter ce que la mémoire militante oublie : le même homme a transformé La Réunion. Routes, écoles, hôpitaux, entrée dans la modernité administrative, amorce de l'État providence dans une île jusque-là tenue dans une misère coloniale par des gros blancs créoles. Debré fut élu et réélu député de La Réunion jusqu'en 1988 — y compris, il est vrai, dans un climat de fraudes que la droite locale couvrait. Mais à gauche ce n'était pas mieux. Sa Réunion est inséparablement celle des écoles construites et celle des enfants déracinés. Refuser l'une ou l'autre moitié, c'est mentir. Il faut accepter cette complexité de l'époque et du personnage.
Comment le définir
Alors, fourbe ou honnête ? La réponse, je crois, ne fait pas de doute : Michel Debré fut d'une honnêteté presque pathologique, une honnêteté de bloc, sans ruse et sans souplesse. Là est sa grandeur, et là est son danger. Il était de ceux qui aurait pu mettre fin à ces jours s'il avait été mêlé à une affaire le déshonorant.
Car la fourberie hésite, calcule, transige — et parfois, par calcul, change d'avis. La conviction de Debré, elle, ne recule jamais. Les hommes qui font le plus de mal ne sont pas toujours les plus tenaces : ce sont parfois les plus passionnés, ceux qui agissent au nom d'un absolu souvent démagogique. Debré n'a jamais douté de servir la France. C'est ce qui le rend respectable. C'est aussi ce qui le rend, par endroits, terrible.
On a dit qu'il était froid. Il n'était pas froid. Il était blindé — par 1870, par 1940, par la peur panique de revoir s'effondrer ce qu'il aimait. Il a construit un État pour conjurer cette peur. Et il l'a servi avec une loyauté qui ne s'est jamais démentie, fût-ce contre sa popularité, contre son confort, et parfois, hélas, contre des hommes qui ne demandaient qu'à rester chez eux.
C'est cela, peut-être, la tragédie des grands serviteurs de l'État : à force d'aimer la nation comme un absolu, ils finissent par ne plus très bien distinguer les visages de ceux qui la composent.
Le jour où la Réunion décidera de quitter la France, il faudra moins d'un an pour que ceux qui dénoncent actuellement le "privilège zorey" demandent à genou le retour de la République. La Réunion c'est d'abord le privilège créole...Il suffit de regarder les dernières "affaires" ou de s'intéresser au clientélisme local.
In jour la neige va commence tombé
Na konèt ton doulèr na konèt ton souffrance
Quand nout' péi s'ra kosté samb' la france
Pour l'instant pas de trace de neige à la Réunion. Je dis le contraire. C'est le jour où la Réunion ne sera plus aux cotés de la France qu'elle va connaitre la douleur et la souffrance, comme avant 1946 quand l'île était sous domination créole gros blanc.
Cet article vous a fait réagir ? Partagez votre avis, posez vos questions ou apportez votre éclairage — vos commentaires nourrissent la réflexion.