J'aimerais répondre directement à la controverse qui oppose Laurent Alexandre à Luc Julia. Luc Julia "serait" le père de Siri — et quand on voit l'efficacité de Siri, on peut légitimement s'interroger sur les capacités de cet expert un peu "has been". C'est sans doute un spécialiste de l'IA, mais je n'aime pas la façon dont il s'en prend à Laurent Alexandre.

Je connais Laurent Alexandre depuis des années, notamment à travers ses provocations, mais je sais peut-être mieux que quiconque à quel point cet homme est bon et humain. Quand j'ai eu besoin de lui dans ma vie professionnelle, il a accepté, un jour, de venir former toute une équipe de mon laboratoire pharmaceutique — lui qui facture habituellement 5 000 € de l'heure — et il l'a fait gratuitement pendant la période du Covid. Ce n'est donc pas un homme d'argent, même s'il en a gagné beaucoup avec Doctissimo.

Je crois que c'est vraiment un génie, en ce sens qu'il a parfaitement compris ce qu'est la technologie — à l'inverse d'un certain nombre de grands prophètes du malheur, comme Stiegler, ou de ces philosophes hostiles à la technique qui pensaient qu'elle pouvait menacer l'humain. Je ne suis pas du tout d'accord avec cette idée.

D'abord, la biologie elle-même est technique : quand on regarde comment fonctionnent les cellules, comment fonctionne le vivant, on découvre derrière une machinerie technique extraordinaire. On peut même se demander comment nous parvenons à piloter — ou à sembler piloter, car je ne suis pas certain que nous pilotions vraiment — une machinerie aussi fine et aussi complexe que le corps humain. Je crois que l'humain, par son cerveau, a été capable de construire, par analogie, des machines qui évoquent le fonctionnement du corps — et même d'améliorer certaines choses. Car il y a, au niveau du cerveau, des limites : nous ne sommes pas capables de piloter directement notre propre biologie, notre système immunitaire. Cela se fait de façon presque inconsciente. Nous n'avons pas la possibilité de ralentir le vieillissement de nos cellules, etc.

C'est là, je crois, que l'intervention humaine devient intéressante. En philosophie, on peut rapprocher cela du mythe de Prométhée — qu'on peut d'ailleurs toujours critiquer, en reprochant à l'homme d'avoir reçu cette intelligence qui lui permet de se développer sans rester enfermé dans un modèle biologique figé, contrairement aux animaux. Prenez un cheval : il y a dix mille ans, il n'était sans doute pas tellement différent du cheval d'aujourd'hui. L'homme, en revanche, a énormément progressé, parce qu'il possède cette capacité qu'est la plasticité neuronale, la capacité d'apprendre. Et l'homme n'a fait qu'apprendre cela à la machine, à travers des algorithmes : c'est ce qu'on appelle l'intelligence artificielle.

C'est la raison pour laquelle Laurent Alexandre a raison de dire qu'on ne peut pas réduire le mot « intelligence », à propos de l'IA, à un simple système de traitement de l'information : il s'agit d'une véritable intelligence, à laquelle on pourrait même trouver avec son évolution une forme de surmoi. Sur un point, cependant, je ne suis pas tout à fait d'accord avec lui : lorsqu'il a donné sa conférence, lorsqu'il a été auditionné, la dernière version de ChatGPT n'existait pas encore. Le ChatGPT d'aujourd'hui a atteint un niveau bien supérieur à celui qu'il critiquait alors — il est désormais au niveau de Claude Fable. Le système conversationnel de ChatGPT est tout simplement extraordinaire. Je peux même dire que si vous menez avec lui une sorte de consultation médicale, en lui posant des questions, en lui demandant de conduire un interrogatoire, il se montre extrêmement humain — même si c'est une machine. Il ne vous assènera pas de diagnostic à brûle-pourpoint pour vous inquiéter ; je le trouve parfois plus humain, dans sa façon de dire les choses, que certains médecins.

Je crois donc que Laurent Alexandre a parfaitement raison de dire qu'il y aura, plus tard, deux catégories d'hommes : ceux qui auront décrété que l'intelligence artificielle déshumanise l'homme, que c'est néfaste, qu'il faut préserver la création intacte — et ceux qui sauront utiliser l'IA. Ces derniers continueront d'être des artisans, de maîtriser leur création individuelle. Mais ceux qui auront laissé tomber l'IA seront tout simplement distancés par ceux qui la maîtrisent. Ce sera vrai dans toutes les professions demain. J'écris moi-même beaucoup d'articles sur mon blog, et certains esprits un peu courts me disent que j'écris « avec l'IA », comme si elle était capable d'écrire à ma place. C'est faux : quand je rédige un article, je conçois moi-même toute son architecture. Ma culture générale me sert énormément, et plus on en a, plus on est efficace avec l'IA — parce qu'elle permet justement de nous dépasser nous-mêmes.

Depuis longtemps, Laurent Alexandre parle de l'« homme augmenté ». Je crois que c'est exactement ce qui se joue aujourd'hui, et ce n'est en rien condamnable : l'homme a toujours été augmenté, comme il l'a été par l'imprimerie, par la mécanique, par bien d'autres inventions. Aujourd'hui, il est augmenté par l'IA, et refuser de l'utiliser reviendrait tout simplement à être dans le déni. L'IA est aujourd'hui de plus en plus performante. Il y a de moins en moins d'hallucinations : au début, elle commettait pas mal d'erreurs, elle en commet aujourd'hui de moins en moins. Elle est même capable de reconnaître votre propre style d'écriture et d'écrire comme vous. Demain, vous pourrez cloner votre voix, et faire lire vos textes à haute voix comme si c'était vous qui parliez — mais de façon encore plus efficace.

Quand j'écris des articles, j'explore un thème. J'ai récemment écrit un article sur le poète Federico García Lorca. J'ai une culture hispanique, un grand-père andalou, et je connais bien l'histoire de García Lorca — mais je voulais en faire une présentation pour les néophytes, pour ceux qui ne le connaissent pas, de façon à transmettre la connaissance de ce grand poète, de ce musicien, de cet homme de théâtre. C'est précisément là que l'IA est intéressante : elle permet de perpétuer la culture, elle ne la tue pas. Elle permet d'apporter une continuité, de prolonger cette culture. J'ai fait un test : j'ai demandé à l'IA de structurer mon texte d'une certaine façon, pour obtenir un résultat qui corresponde à ce que j'aurais écrit moi-même — mais au lieu d'y consacrer plusieurs jours, à consulter des archives, à me déplacer à la Bibliothèque nationale, à éplucher des dizaines de textes ou de PDF de plusieurs centaines de pages, aujourd'hui je suis capable, avec quelques instructions bien posées, de demander à l'IA de produire des articles d'une très haute tenue, tant sur le plan littéraire que scientifique. Et tous ceux qui me critiquent, peu m'importe : ce sont des ringards, libres de continuer leurs petites affaires dans leur coin. Cela ne m'empêchera de toute façon pas de continuer à écrire des articles. J'ai de plus en plus de lecteurs sur mon blog, même s'il reste encore confidentiel.

En ce moment, j'écris par exemple sur l'histoire de l'île de la Réunion, mais aussi sur des sujets politiques. Je fais analyser toutes sortes de choses par l'IA : je peux lui soumettre des programmes de partis politiques et lui demander lequel lui paraît, d'un point de vue économique, le plus viable au regard de la situation de la France. Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde, parce que l'IA ne ment pas : elle vous dira si un candidat vous raconte des histoires, s'il prétend qu'on pourra tous partir à la retraite à 60 ans alors que la France est archi-endettée, si quelqu'un affirme que l'immigration n'est pas un problème, ou qu'on peut se passer du nucléaire. L'IA démontera tout cela, tout simplement parce qu'elle est logique, qu'elle dispose d'une masse d'informations considérable, qu'elle a un véritable esprit critique, et qu'elle dit les choses en s'approchant au plus près de la vérité — même si elle ne détient pas, elle non plus, la vérité absolue.

Je veux donc rendre hommage à Laurent Alexandre, parce qu'il a été un pionnier. Il a d'abord commencé avec Doctissimo, en comprenant parfaitement l'intérêt de la vulgarisation et de l'accès à l'information pour le plus grand nombre — c'est ce qu'il a fait pour la médecine avec Doctissimo, et il poursuit aujourd'hui sur sa lancée avec l'IA. C'est un vulgarisateur, et je pense que les vulgarisateurs sont des gens très importants : ils partagent la connaissance avec ceux qui n'y ont pas forcément accès, car il n'est pas évident de comprendre la médecine quand on n'a pas fait d'études dans ce domaine. Avec Doctissimo hier, avec l'intelligence artificielle aujourd'hui, on peut mettre à la disposition de personnes parfois éloignées des médecins des moyens d'accéder aux soins. Une intelligence artificielle est capable de poser un diagnostic assez rapidement, en posant une série de questions. On peut même ouvrir la caméra et lui montrer, par exemple, un grain de beauté qui paraît suspect : la machine sera capable de dire rapidement s'il y a un risque de mélanome ou non, sans affoler les gens inutilement. Bientôt, grâce aux IA dites « agentiques », elle sera même capable d'appeler le service compétent ou de prendre rendez-vous. Cela permettra d'aller beaucoup plus vite dans les consultations, et de prémâcher le travail du médecin.

Le médecin conservera toujours sa fonction dans la relation avec le patient, même si l'on peut imaginer qu'un jour, on aura moins besoin de lui. Je crois que la relation humaine reste très importante, parce que l'humain a besoin d'être confronté à l'humain : il y a, dans cette relation, une forme de réassurance que la machine, plus froide, ne peut pas offrir. On peut se méfier de la machine — notamment les personnes qui connaissent mal l'intelligence artificielle n'ont pas forcément envie de parler à une machine. L'humain reste donc là, et donne accès au care. La machine n'a pas vocation à devenir soignante : elle ne peut pas vous tenir la main, vous rassurer, vous prendre dans ses bras comme le ferait un soignant. Le soignant possède aussi une grande intuition.

Je crois que l'intuition humaine reste, pour l'instant, plus forte que celle de la machine. Même si l'IA est très intelligente, il y a des choses extrêmement sensibles, propres au cerveau, qu'elle ne perçoit pas encore — mais qu'elle percevra un jour. Je pense d'ailleurs qu'un jour, l'IA sera capable de mener une psychanalyse, et que celui qui inventera le cabinet de psychanalyse par IA pourra se faire beaucoup d'argent, puisque cela coûtera moins cher qu'un psychanalyste et il ne faudra plus attendre qu'un psychanalyste daigne vous prendre comme client. Ses conclusions seront sans doute même plus pertinentes dans l'analyse du passé et de l'enfance de la personne : elle pourra y déceler des causes de certains traumatismes que même des psychanalystes ne verront pas toujours aujourd'hui, tant il existe de praticiens peu sérieux dans cette profession.

Ce que je veux dire, en somme, c'est que j'utilise l'IA tous les jours, et que je suis tout à fait favorable à ce que dit Laurent Alexandre. C'est, encore une fois, quelqu'un de provocateur — mais j'aime beaucoup sa façon de provoquer. Je préfère des gens comme lui à des gens comme Luc Julia, qui a vraisemblablement un petit compte à régler avec Apple. On sent chez lui de la défiance, du ressentiment, une forme d'aigreur — alors qu'il a tout de même gagné sa vie grâce à Siri, un système conversationnel qui, soit dit en passant, n'a rien à voir avec ChatGPT en termes de qualité. Je préfère donc, et de loin, faire confiance à Laurent Alexandre.

Laurent Alexandre n'est pas simplement un spécialiste de l'IA. C'est un médecin, un énarque, quelqu'un qui possède un niveau presque d'ingénieur sur bien des sujets, et qui a surtout une vision globale. Il fait partie de ce qu'on appelait autrefois les « honnêtes hommes » : il a cette culture générale qui lui permet d'appréhender un sujet de société dans sa globalité — ce qui n'est pas le cas de certains informaticiens comme Julia. Laurent Alexandre possède en outre une solide connaissance en philosophie, et c'est pour cela que je le trouve, dans son travail de vulgarisation, particulièrement important. C'est quelqu'un que j'aime consulter et avec qui j'aime discuter de temps en temps : même s'il est parfois abrupt dans ses réponses, même s'il peut se montrer péremptoire, il n'en reste pas moins une personne d'une véritable expertise.