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Il y a deux façons paresseuses de parler de la colonisation. La première consiste à l'absoudre, à en faire une simple étape nécessaire du progrès humain, balayant d'un revers de main les vies qu'elle a broyées. La seconde consiste à la juger, procès rétrospectif où l'on convoque le XXIe siècle pour condamner le XIXe, sans jamais se demander ce que voulait dire vivre, espérer, survivre à une époque qui n'avait pas nos catégories. Les deux postures ont en commun de refuser la complexité. Et c'est précisément ce que la confluence, telle que je l'ai pensée, refuse de faire à son tour : refuser de choisir trop vite entre le fleuve et la source, entre la distance et la proximité, entre l'explication et le jugement.

Le fleuve et l'idole des origines

Aucune situation présente ne tombe du ciel. Un pays, une famille, un climat politique sont la résultante de milliers de causes accumulées, comme des ruisseaux qui se rejoignent en rivières puis en fleuves avant de se perdre dans l'océan. On ne comprend pas l'océan sans connaître l'histoire de ce qui s'y est déversé. C'est tout l'esprit de l'école des Annales (1), celle de Marc Bloch (2) et de Fernand Braudel (3), qui a fait de la longue durée (4) et de l'histoire totale (5) — mêlant sociologie, géographie, anthropologie — la condition même de l'intelligibilité historique.

Mais Bloch, dans son Apologie pour l'histoire, pose lui-même une limite à cette tentation généalogique. Il appelle cela « l'idole des origines » : le risque de confondre une filiation avec une explication. Remonter le cours d'un fleuve jusqu'à sa source nous dit comment les choses sont arrivées ; cela ne nous dit jamais si elles devaient arriver, ni si elles étaient bonnes. C'est une nuance essentielle, trop souvent oubliée par les deux camps qui se disputent la mémoire coloniale : expliquer la genèse d'un fait n'équivaut jamais à le justifier. La confluence, bien comprise, n'est pas un déterminisme qui dédouane — c'est un outil de compréhension, pas un alibi.

L'anachronisme, péché impardonnable

Cela posé, il reste un principe que Bloch tenait pour le plus sacré du métier d'historien : ne jamais juger le passé avec les catégories morales du présent. Il appelait l'anachronisme (6) le péché le plus impardonnable au regard d'une science du temps. Juger la colonisation du XIXe siècle avec les réflexes du XXIe, c'est un peu comme regarder la médecine d'avant Pasteur en s'étonnant qu'on n'ait pas pensé aux antibiotiques : c'est ignorer que les catégories mentales, les contraintes matérielles, l'état des savoirs d'une époque ne sont pas les nôtres. Daniel Lefeuvre (7), dans son essai sur la repentance coloniale, a fait de ce même principe l'arme centrale contre ce qu'il appelait les « Repentants » : on ne peut pas instruire un procès du passé avec les pièces du présent.

C'est un principe juste — à une condition. Il vaut pour juger les individus, les consciences d'une époque, qu'on ne peut tenir pour des criminels au regard d'une morale qu'ils ne connaissaient pas. Il ne dispense pas, en revanche, de reconnaître les structures de domination et leurs effets durables sur ceux qui les ont subies. L'anachronisme protège les acteurs du passé du jugement moral rétroactif ; il ne protège pas le présent du devoir de réparer ce qui continue de produire des effets.

La théodicée de l'histoire

Il existe un troisième mouvement de pensée, plus vertigineux encore, qui a longtemps servi à faire accepter la part sombre de l'histoire : la théodicée (8). Le mot vient de Leibniz (9), qui dans ses Essais de Théodicée (1710) tentait de justifier la bonté de Dieu malgré le mal présent dans le monde — le fameux « meilleur des mondes possibles », que Voltaire (10) ridiculisera dans Candide. Hegel (11) reprend le mot et le sécularise : dans l'introduction à ses Leçons sur la philosophie de l'histoire, il annonce que sa méditation sera elle-même une théodicée, mais une théodicée de la Raison plutôt que de Dieu. Il faut, écrit-il, que les actes et les événements en apparence les plus dénués de sens, les plus monstrueux, trouvent malgré tout leur place et leur fonction dans l'histoire de l'humanité.

C'est l'image du tableau vu de trop près : à un mètre de la toile, on ne voit qu'une tache informe et choquante ; à dix mètres, on découvre que cette tache était l'œil de l'aigle ou le pli d'une aile, partie d'un ensemble qui se révèle seulement à distance. La chouette de Minerve (12), disait Hegel, ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit : on ne comprend un monde qu'une fois qu'il a disparu.

Cette pensée a une puissance réelle pour penser la longue durée. Mais elle porte aussi en elle son propre piège, et il faut le nommer honnêtement : pour fonctionner, la théodicée hégélienne exige que les individus — les vaincus, les exploités, les déplacés — deviennent de simples moyens au service d'une fin qui les dépasse. Leur bonheur, écrit Hegel, est livré au sacrifice.

C'est exactement ce point que conteste, un siècle plus tard, le philosophe allemand Walter Benjamin (13) — et il le fait à travers une image si précise qu'elle mérite d'être décrite. En 1940, dans la neuvième de ses Thèses sur le concept d'histoire, Benjamin part d'un tableau qu'il possédait réellement, l'Angelus Novus (14) du peintre Paul Klee, et en fait l'allégorie inverse de la chouette de Minerve. Son ange a le visage tourné vers le passé, les ailes grand ouvertes. Là où nous croyons voir une succession d'événements qui s'enchaînent et progressent, lui ne voit qu'une seule et même catastrophe, qui amoncelle sans relâche des ruines sur des ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait s'arrêter, réveiller les morts, recoller les morceaux brisés — mais une tempête souffle depuis l'avenir, si violente qu'elle lui rive les ailes ouvertes et le pousse, à reculons, vers ce futur qu'il ne voit pas, tandis que le tas de débris devant lui grandit jusqu'au ciel. Cette tempête, dit Benjamin, c'est ce que nous appelons le progrès.

Hegel et Benjamin décrivent donc le même geste — prendre du recul pour regarder l'histoire dans son ensemble — et en tirent deux images strictement opposées. Pour l'un, la distance fait apparaître un dessin caché, et le sacrifice y trouve un sens. Pour l'autre, la distance ne révèle qu'un empilement de ruines toujours plus haut, et aucun « progrès » ne rachète les morts qu'il faudrait s'arrêter pour ensevelir.

Tenir ces deux regards ensemble — la théodicée qui cherche le sens et l'ange qui refuse de transformer la souffrance en moyen — c'est précisément l'exercice que la confluence rend possible, et qu'aucun des deux pris seul ne permet.

Élargir le regard : la colonisation n'est pas une exception française

On ne mesure la singularité — ou la non-singularité — d'un phénomène qu'en le comparant. Et de ce point de vue, la colonisation européenne des XIXe et XXe siècles n'est qu'un épisode récent d'un mécanisme aussi vieux que les sociétés organisées. Les Gaulois ont été conquis par les Francs, et la France porte depuis quinze siècles le nom de ses envahisseurs sans que cela trouble personne. Rome a colonisé la moitié du bassin méditerranéen en y imposant son droit, sa langue, ses routes — et les peuples qu'elle a absorbés en ont aussi hérité l'aqueduc, l'écrit et, plus tard, la civilisation qui deviendra l'Europe. L'expansion bantoue (15) a recouvert l'Afrique australe sur deux millénaires, déplaçant et absorbant des peuples antérieurs. L'empire mongol, l'empire ottoman, les dynasties chinoises se sont étendus exactement selon la même logique de conquête, d'assimilation et de mise en réseau de ressources.

L'historien Olivier Pétré-Grenouilleau (16), dans son Essai d'histoire globale sur les traites négrières, a montré que la traite atlantique s'inscrit elle-même dans un phénomène bien plus vaste et bien plus ancien : prolongée sur près de quatorze siècles, la traite vers le monde musulman et les traites internes à l'Afrique précèdent et accompagnent la traite atlantique, qui n'en représente qu'une branche tardive. Le travail a suscité une controverse violente — Pétré-Grenouilleau fut poursuivi en justice pour avoir écrit que les traites négrières n'étaient pas des génocides, refusant ce qu'il appelait une « échelle de Richter des souffrances » — et la plainte fut retirée, mais le débat reste vif. Il faut s'en souvenir : élargir le regard comparatif n'efface aucune souffrance particulière ; il sert seulement à comprendre que le mécanisme de domination par la force n'est ni une invention européenne, ni une exception morale de l'Occident.

Le bilan contesté

Il existe en France un second débat, plus discret, qui mérite d'être connu : celui du bilan économique réel de la colonisation. L'historien Jacques Marseille (17), dans Empire colonial et capitalisme français, est parti convaincu — comme la théorie léniniste (18) le voulait — que l'empire avait enrichi la métropole en pillant ses colonies. Au terme d'une enquête sur les comptes de plus de quatre cents sociétés coloniales, il aboutit à la conclusion inverse : l'empire a coûté à la France bien plus qu'il ne lui a rapporté, et a plutôt freiné la modernisation de son capitalisme. Daniel Lefeuvre confirmera ce constat pour le cas algérien. Ce résultat ne dit rien du sort des colonisés — ce n'est pas son objet — mais il invalide solidement le récit du pillage organisé et rentable, qui reste pourtant le plus répandu dans l'opinion.

Lorsque cette même idée a voulu s'imposer par la loi — l'article 4 de la loi du 23 février 2005 (19) demandait que les programmes scolaires reconnaissent « le rôle positif » de la présence française outre-mer — la communauté des historiens s'est soulevée presque unanimement, exigeant l'abrogation d'un texte qui imposait une histoire officielle. Jacques Chirac fera retirer la disposition par décret dès 2006. Cet épisode mesure très précisément où se situe, aujourd'hui, le point d'équilibre du débat : la thèse d'un bilan globalement positif a des défenseurs sérieux et documentés, mais elle reste minoritaire et n'a jamais résisté à l'épreuve de devenir une vérité d'État.

Ce que dit le présent

Le 16 juin 2026, le Sénat a adopté à l'unanimité une loi de réparation pour les enfants réunionnais dits de la Creuse, prolongeant la résolution de 2014 qui reconnaissait déjà la responsabilité morale de l'État. Plus de deux mille enfants avaient été déplacés entre 1962 et 1984 vers des départements ruraux de l'Hexagone, au nom d'une politique de repeuplement consécutive, en partie, à la baisse spectaculaire de la mortalité infantile que les progrès sanitaires venaient de permettre à La Réunion. On touche ici, avec une netteté presque clinique, à l'endroit exact où les trois logiques que j'ai exposées doivent se rencontrer plutôt que s'exclure. Le fleuve causal est réel : sans la chute de la mortalité infantile, sans la départementalisation, cette politique n'aurait pas de sens. La distance historique est nécessaire pour comprendre les motivations démographiques de l'époque, qui n'étaient pas celles d'aujourd'hui. Mais l'ange de Benjamin a, lui aussi, raison : la République elle-même, en 2026, a jugé que ces enfants n'étaient pas un dommage acceptable du progrès, mais des victimes à qui une dette est due.

Conclusion : la confluence comme discipline

La confluence n'est pas une troisième voie commode entre l'absolution et la condamnation. C'est une discipline plus exigeante que les deux : elle oblige à tenir simultanément le fleuve des causes, la distance qui permet de comprendre une époque sans la juger avec nos yeux, et le poids irréductible de ceux qui ont payé le prix du mouvement de l'histoire. Renoncer à l'un des trois fils, c'est retomber soit dans l'apologie, soit dans le procès — deux formes, au fond, de la même paresse intellectuelle. La Réunion, qui est passée en un siècle d'une espérance de vie de quarante ans à celle d'un pays développé, porte dans son histoire à la fois le progrès indéniable apporté par la départementalisation et la blessure tout aussi indéniable de politiques qui ont arraché des enfants à leur terre. Comprendre l'un n'efface pas l'autre. C'est exactement cela, penser par confluence.


Notes

  1. École des Annales : courant historique français né dans les années 1920, qui veut comprendre le passé en croisant l'histoire avec la géographie, la sociologie et l'économie, plutôt qu'en se limitant aux dates et aux grands hommes.
  2. Marc Bloch (1886-1944) : historien français, cofondateur de l'école des Annales, auteur d'Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, publié après sa mort. Résistant, il a été arrêté et fusillé par la Gestapo en 1944.
  3. Fernand Braudel (1902-1985) : historien français, héritier de Marc Bloch, célèbre pour avoir distingué plusieurs vitesses du temps historique — l'événement, qui va vite, et la longue durée, qui va lentement.
  4. Longue durée : notion développée par Braudel pour désigner les phénomènes qui s'étendent sur des siècles (climats, structures économiques, mentalités), par opposition aux événements ponctuels comme une bataille ou une élection.
  5. Histoire totale : projet des Annales consistant à étudier une période en croisant toutes les disciplines disponibles — économie, démographie, climat, croyances — plutôt qu'en isolant la seule histoire politique.
  6. Anachronisme : le fait de juger ou d'interpréter une époque passée avec des idées, des valeurs ou des connaissances qui n'existaient pas encore à ce moment-là.
  7. Daniel Lefeuvre (1952-2014) : historien français, spécialiste de l'Algérie coloniale, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale (2006), qui critique une lecture jugée culpabilisatrice et anachronique de l'histoire coloniale française.
  8. Théodicée : mot composé du grec theos (Dieu) et dikè (justice). Désigne à l'origine, chez Leibniz, l'entreprise consistant à justifier la bonté de Dieu malgré l'existence du mal dans le monde. Hegel reprend le terme pour l'appliquer non plus à Dieu, mais à la Raison à l'œuvre dans l'histoire.
  9. Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) : philosophe et mathématicien allemand, inventeur, avec Newton, du calcul infinitésimal, auteur des Essais de Théodicée (1710).
  10. Voltaire (1694-1778) : écrivain et philosophe français des Lumières, qui se moque dans son conte Candide (1759) de l'idée optimiste selon laquelle nous vivrions dans « le meilleur des mondes possibles ».
  11. Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) : philosophe allemand, l'un des plus influents de la philosophie occidentale, auteur notamment des Leçons sur la philosophie de l'histoire et des Principes de la philosophie du droit.
  12. La chouette de Minerve : Minerve est la déesse romaine de la sagesse, équivalent de l'Athéna grecque, traditionnellement représentée accompagnée d'une chouette. Hegel s'en sert dans une formule célèbre — la chouette de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit — pour dire que la philosophie ne comprend une époque qu'une fois celle-ci achevée, jamais pendant qu'elle se déroule.
  13. Walter Benjamin (1892-1940) : philosophe et critique allemand, juif, mort en tentant de fuir l'Europe occupée par les nazis. Son texte Sur le concept d'histoire (1940), rédigé juste avant sa mort, est l'un des textes les plus commentés du XXe siècle sur la notion de progrès.
  14. Angelus Novus, « Ange nouveau » : tableau du peintre suisse Paul Klee (1879-1940), acheté par Walter Benjamin en 1921, qui en fait l'image centrale de sa critique de l'idée de progrès.
  15. Expansion bantoue : migration progressive, sur environ deux mille ans, de peuples agriculteurs parlant des langues bantoues depuis l'Afrique de l'Ouest vers l'Afrique centrale, orientale puis australe, qui a profondément reconfiguré le peuplement du continent africain.
  16. Olivier Pétré-Grenouilleau (né en 1955) : historien français, spécialiste de l'esclavage et des traites négrières, professeur des universités, auteur de Les Traites négrières. Essai d'histoire globale (2004).
  17. Jacques Marseille (1945-2010) : historien français, spécialiste d'histoire économique, auteur d'Empire colonial et capitalisme français : histoire d'un divorce (1984).
  18. Théorie léniniste de l'impérialisme : thèse développée par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), selon laquelle les puissances capitalistes coloniseraient pour trouver de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profit, faute de pouvoir continuer à s'enrichir chez elles.
  19. Loi du 23 février 2005 : loi française dite « de reconnaissance de la Nation envers les Français repatriés », dont l'article 4 demandait aux programmes scolaires de reconnaître « le rôle positif » de la présence française outre-mer. Cet article a été retiré par décret en 2006 après une vive contestation de la communauté historienne.