Deux hommes, un même rivage

Pierre est arrivé le premier. C'était en 1864, à bord de l'Iphigénie, cette frégate partie de Toulon un 6 janvier avec 250 hommes entassés dans deux cages aménagées sur le faux-pont — 125 par cage, moins d'un mètre carré chacun, des hamacs tendus les uns au-dessus des autres pour gagner de la place. Quatre mois de mer. Pierre avait volé. Un vol de rien du tout, probablement, puisque les vols représentaient 51 % des condamnations au bagne — la justice du Second Empire balayait large. Il avait vingt-six ans. Il ne reverrait jamais la France.

François est arrivé huit ans plus tard, le 29 septembre 1872, sur la Danaë. Lui n'avait rien volé. Il s'était battu sur les barricades de la Commune de Paris, au printemps 1871, parce qu'il croyait en la République, la vraie, celle du peuple souverain. La loi du 23 mars 1872 avait désigné la Nouvelle-Calédonie comme lieu de déportation des communards : la presqu'île de Ducos pour les condamnés en enceinte fortifiée, l'île des Pins pour les déportés simples. François était instituteur. Il appartenait à cette catégorie d'hommes que la IIIe République naissante considérait comme trop dangereux pour rester sur le sol métropolitain — trop dangereux parce que trop libres.

En tout, entre 1864 et 1897, soixante-quinze convois amèneront environ 22 000 transportés, 4 000 déportés politiques — dont les communards — et près de 4 000 relégués sur cet archipel du Pacifique Sud. Avec un millier de femmes transportées ou reléguées. La Nouvelle-Calédonie est devenue, malgré elle, ce que l'historien Louis-José Barbançon a appelé « l'Archipel des forçats ». Et Barbançon, lui-même descendant de forçat, a eu ce mot magnifique pour qualifier le premier convoi de l'Iphigénie : « Dans un pays d'immigration, l'importance dévolue aux premiers arrivés, pionniers volontaires ou malgré eux, reste une dominante de la conscience collective. On a les Mayflower qu'on peut. »

Faire souche

Pierre, après ses travaux forcés — la construction des bâtiments pénitentiaires de l'île Nou, l'arasement de la butte Conneau avec 250 autres condamnés, les routes vers l'intérieur —, a « doublé » sa peine : l'obligation de résidence, la même durée que la peine elle-même. Il a obtenu une concession de quatre hectares du côté de Bourail, à condition de mettre la terre en valeur et de construire une maison selon les plans définis par l'administration. On lui a donné un trousseau, des outils aratoires, une indemnité pour les trente premiers mois. Et on l'a marié — l'administration pénitentiaire organisait les rencontres au couvent de Bourail, tenu par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, où les femmes condamnées attendaient sous l'œil vigilant des religieuses qu'un libéré titulaire de terre vienne les choisir. En tout, seules 1 300 concessions définitives ont été attribuées aux libérés, sur plus de 21 000 transportés.

Pierre a eu des enfants. Sur cette terre rouge et verte, sous ce ciel qu'il n'avait jamais imaginé, il a planté, bâti, recommencé. Ses enfants ne connaîtraient jamais la France.

François, lui, aurait pu rentrer. L'amnistie de 1880 a permis à la plupart des communards de retrouver la métropole. Mais François est resté. Peut-être parce qu'il avait compris, comme Louise Michel — la grande Louise, la seule à s'être véritablement intéressée à la culture kanak pendant sa déportation —, que cette terre n'était pas seulement un lieu de punition. Peut-être parce qu'il avait fondé une famille, lui aussi, et que la terre qui vous porte finit par être la terre qui vous tient. Il est resté, et ses enfants sont nés là, sur cette terre volcanique battue par les alizés.

Le temps long des générations

De Pierre et François, il ne reste plus rien que des noms dans les registres de l'administration pénitentiaire — les cartons cotés H 69 à 104 aux Archives nationales d'outre-mer. Mais il reste leurs descendants. Des enfants, des petits-enfants, des arrière-petits-enfants, des arrière-arrière-petits-enfants. Six, sept générations qui ont traversé l'histoire calédonienne : les spoliations foncières des Kanak au profit de la colonisation pénale, la révolte du grand chef Ataï en 1878, les deux guerres mondiales, le boom du nickel des années 1960, les « Événements » de 1984-1988, les accords de Matignon puis de Nouméa, les trois référendums d'autodétermination de 2018, 2020 et 2021.

En 170 ans — 162, pour être précis, depuis le premier convoi de l'Iphigénie —, les descendants de Pierre et de François ont épousé des descendants d'autres bagnards, des enfants de colons libres, des Alsaciens et des Lorrains venus après 1870, des Bretons partis fuir la misère rurale, des familles de surveillants de l'administration pénitentiaire. Ils se sont mêlés, parfois, à des familles kanak, à des Wallisiens, à des Javanais ou à des Vietnamiens venus travailler dans les mines de nickel. Ils ont formé cette « mosaïque calédonienne » dont on parle tant, ce peuplement composite qui fait la singularité de l'archipel.

Aujourd'hui, les arrière-arrière-petits-enfants de Pierre portent le nom de famille d'un bagnard, un de ces noms — Bouteille, Chatenay, Colomina, Gervolino, Lafleur, Mariotti, Pagès — qui racontent à eux seuls l'histoire du bagne. Pendant longtemps, ce fut une honte. Pendant longtemps, dans cette société coloniale où les mésalliances étaient surveillées, tout descendant de surveillant se prétendait issu de la colonisation libre. Le tabou n'a commencé à se lever que récemment. En 2024, pour le 160e anniversaire de l'arrivée de l'Iphigénie, l'association Témoignage d'un passé a inauguré une base de données, « Orgon », qui permet aux Calédoniens de rechercher leurs liens avec les 30 000 personnes — transportés, surveillants, déportés — qui ont traversé la période du bagne. Et les familles sont venues, nombreuses, chercher leurs racines dans les fichiers d'un pénitencier.

Une Calédonienne de 62 ans, descendante d'un déporté politique nommé Huet, résumait ce mouvement avec une lucidité bouleversante : « C'est un bon point de départ pour aller plus loin en se penchant davantage sur cette histoire et mieux comprendre le pays. Quand on est jeunes, on ne s'y intéresse pas trop, mais en vieillissant, je me rends compte que c'est important et que je n'ai pas assez écouté mes parents, qui avaient la connaissance, mais ne sont plus là. Quand bien même, pendant très longtemps, il ne fallait surtout pas dire qu'on était descendants. Le sujet n'est plus tabou depuis quelques années seulement. »

Pierre n'avait pas choisi cette terre. François non plus. Mais leurs descendants, eux, n'en connaissent pas d'autre. C'est là qu'ils sont nés, qu'ils ont grandi, qu'ils ont enterré leurs morts. La Nouvelle-Calédonie n'est pas pour eux une terre de conquête ou de nostalgie coloniale. C'est leur terre. La seule.

Le 13 mai 2024 : quand la terre tremble

Et voilà qu'en 2024, cette terre s'est mise à trembler. Le 13 mai, la Nouvelle-Calédonie a basculé dans une spirale de violence sans précédent. Quatorze morts — douze civils et deux gendarmes —, abattus par arme à feu entre le 15 mai et le 19 septembre. Quatorze noms : Jybril Salo, Stéphanie Hnasaie Doouka, Chrétien Neregote, Nicolas Molinari, Xavier Salou, Pierre-Yves Girold, Daniel Tidjite, Lionel Païta, Joseph Poulawa, Lilian Wade Hmaen, Rock Victorin Wamytan, Marco Caco, Johan Kaidine, Samuel Moekia. Des vies brisées, sur tous les bords.

Les chiffres de la destruction donnent le vertige. Neuf cents entreprises et deux cents maisons détruites. Six cents véhicules incendiés. Un bilan économique estimé à 2,2 milliards d'euros. Une chute du PIB de 10 à 15 % en une année. Entre 10 000 et 15 000 personnes jetées au chômage — plus de 10 % de l'emploi privé de l'île — pour une population totale de 279 000 habitants. L'école d'infirmières incendiée quatre fois. Le grossiste en médicaments du territoire, le GPNC, entièrement détruit. Des stations-service, des supermarchés, des magasins de bricolage, des laboratoires alimentaires — tout a brûlé. Dès la première nuit, quatre-vingts entreprises ont été réduites en cendres. En quatre jours, 80 % du circuit de distribution de Nouméa était anéanti.

Il faut se représenter ce que cela signifie concrètement. Un diabétique du Grand Nouméa qui ne peut plus être dialysé parce que les routes sont coupées, et qui meurt chez lui. Un bébé mort in utero parce que la mère, sur le point d'accoucher à Boulouparis, n'a pas pu être prise en charge à temps. Un motard qui percute un véhicule incendié laissé sur la chaussée. Un médecin dont le cabinet est brûlé, des dispensaires de brousse qui se retrouvent sans soignant. Les émeutes ne détruisent pas que des murs. Elles tuent à distance, par privation, par empêchement, par l'asphyxie lente de tout ce qui faisait tenir une société debout.

Deux ans après, en juin 2026, les pelleteuses continuent de déblayer les décombres. Certains sites détruits ne seront pas reconstruits avant 2028. L'économie ne s'est pas relevée. La confiance est morte. Et 18 000 personnes — cadres, chefs d'entreprise, soignants — ont quitté le territoire en sept ans, un exode que les émeutes ont brutalement accéléré.

Les émeutes ont été déclenchées par la contestation d'un projet de réforme du corps électoral — un sujet politique légitime, qui méritait un débat démocratique. Mais la violence qui a suivi n'a rien eu de démocratique. La Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), accusée par la justice d'avoir organisé méthodiquement les exactions — avec des référents de quartier pour « canaliser l'action des jeunes issus des quartiers populaires », le ciblage des objectifs, la collecte d'armes à feu et d'engins incendiaires — a vu son leader Christian Tein et treize autres militants mis en examen. Les charges étaient lourdes : complicité de meurtre, vol en bande organisée avec arme, destruction de biens par un moyen dangereux. Mais en juin 2026, les juges d'instruction parisiens ont ordonné un non-lieu général, estimant qu'il ne résultait pas de l'information de « charges suffisantes ». Le parquet a fait appel. L'affaire n'est pas close. Mais le signal est glaçant : 900 entreprises brûlées, 14 morts, 2,2 milliards d'euros de dégâts — et personne n'est responsable.

Le 28 juin 2026 : le scrutin de l'impasse

Hier, 28 juin 2026, les 192 584 électeurs de Nouvelle-Calédonie ont voté pour les élections provinciales — les premières depuis 2019, reportées à trois reprises depuis 2024 à cause de la crise. Ces élections devaient inaugurer un nouveau statut, issu des accords de Bougival (juillet 2025) et Élysée-Oudinot (janvier 2026). Mais le projet de loi constitutionnelle a été rejeté en avril 2026. Les élections se sont donc tenues sous l'ancien statut, celui de l'accord de Nouméa de 1998, avec un corps électoral complété par les personnes nées en Nouvelle-Calédonie, auparavant exclues du scrutin.

Le résultat confirme ce que tout le monde pressentait : personne n'a gagné. La liste des Loyalistes et du Rassemblement, menée par Sonia Backès, a écrasé la province Sud — 50,14 % des voix, 28 sièges sur 40, une majorité jamais atteinte depuis le RPCR de Jacques Lafleur. Mais au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, où 54 sièges sont en jeu, les Loyalistes n'en obtiennent que 24. Il leur en faudrait 28 pour la majorité absolue. En face, les indépendantistes totalisent 26 sièges — mais ils sont divisés en trois blocs : l'UC-FLNKS de Pascal Sawa et Christian Tein (16 sièges), l'UNI-Palika de Paul Néaoutyine (7 sièges), et la Dynamique autochtone (3 sièges). L'Éveil océanien, mouvement wallisien-futunien inclassable, obtient 4 sièges et devient le pivot potentiel de toute coalition.

Le constat est arithmétique et cruel. Ni les loyalistes ni les indépendantistes n'ont les moyens de gouverner seuls. La participation est en baisse — 63,71 %, contre 66,49 % en 2019 —, et l'abstention a battu un record. Les listes non indépendantistes modérées se sont effondrées, laminées par la polarisation post-émeutes. Quant aux listes indépendantistes, leur éclatement en trois formations rivales — fruit de la scission entre l'Union calédonienne et l'UNI-Palika, consommée fin 2025 — traduit une guerre fratricide pour le leadership du mouvement indépendantiste lui-même.

L'heure est aux tractations, comme toujours en Calédonie. Mais derrière les calculs de coalition, la question de fond reste entière : comment construire un avenir commun quand une partie de la population refuse de reconnaître à l'autre le droit d'exister sur cette terre ?

Les enfants de Pierre et de François ne sont pas des colons

Car c'est bien là que le bât blesse. Les arrière-arrière-petits-enfants de Pierre le bagnard et de François le communard — qui n'ont jamais mis les pieds en France métropolitaine, qui sont nés sur cette terre, qui y ont été élevés, qui y travaillent, qui y paient leurs impôts, qui y enterrent leurs morts — se voient aujourd'hui renvoyés à la couleur de leur peau. Ils sont blancs, donc ils seraient des colons. Ils sont européens d'apparence, donc ils seraient des occupants. On leur fait porter la responsabilité de la prise de possession de 1853, des spoliations foncières, du code de l'indigénat, du cantonnement — toute la violence historique de la colonisation —, comme si leurs ancêtres bagnards et communards n'avaient pas été eux-mêmes des victimes de cette même République coloniale qui les avait jetés là, enchaînés, déshonorés, condamnés à ne jamais revenir.

Cet article ne nie pas la réalité de la colonisation. Les Kanak ont subi des spoliations foncières massives — l'administration pénitentiaire a accaparé jusqu'à 260 000 hectares, largement pris sur les terres indigènes. Le cantonnement, le code de l'indigénat, la répression de la révolte d'Ataï en 1878 — tout cela est historiquement documenté et moralement indéfendable. La souffrance du peuple kanak est réelle, ancienne, structurelle. Elle ne peut être ni minimisée ni ignorée.

Mais il y a quelque chose de profondément injuste et intellectuellement malhonnête à faire des descendants de bagnards et de communards les héritiers de cette faute. Pierre n'a pas spolié les Kanak. Il a été spolié de sa liberté, de son pays, de sa dignité. François ne s'est pas battu pour la colonisation — il s'est battu contre la tyrannie, sur les barricades de la Commune, avant d'être jeté dans les cales d'un navire militaire. Leurs descendants ne sont ni des Afrikaners ni des planteurs de coton. Ce sont les enfants de damnés, des « victimes de l'Histoire », comme l'a écrit l'historien Jean-Yves Mollier — les mêmes victimes de l'Histoire que les Kanak, d'ailleurs, « qui ne savaient pas nécessairement qu'ils subissaient les mêmes contraintes mais [pour qui] le temps viendrait où il leur faudrait ensemble regarder le passé, l'analyser sans préjugé, tenter de le comprendre pour se forger une identité nouvelle ».

C'est précisément cette « identité nouvelle » que trente ans d'accords — Matignon en 1988, Nouméa en 1998 — avaient tenté de construire. La notion de « destin commun », inscrite dans le préambule de l'accord de Nouméa, affirmait exactement cela : que tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie, quelle que soit leur origine — kanak, caldoche, wallisienne, indonésienne, vietnamienne, métropolitaine —, avaient vocation à former un seul peuple, une seule communauté politique. Les émeutes de 2024 ont réduit cette promesse en cendres, au sens propre.

Le piège identitaire

Ce qui se joue aujourd'hui en Nouvelle-Calédonie dépasse la question institutionnelle de l'indépendance ou du maintien dans la France. C'est la montée en puissance d'un discours identitaire qui assigne chacun à sa communauté d'origine, à sa couleur de peau, à son ascendance, et qui fait de l'appartenance ethnique le critère premier de la légitimité politique.

Le concept de « peuple premier » — les Kanak sont incontestablement les premiers habitants de l'archipel, présents depuis trois millénaires — glisse insidieusement vers un discours d'exclusion. Non pas « nous étions là avant » — ce qui est un fait historique —, mais « nous seuls sommes légitimes » — ce qui est une revendication politique radicalement différente. Et lorsque cette revendication s'accompagne de violences concrètes contre des personnes dont le seul tort est d'être blanches, de travailler, de posséder une entreprise, de vivre sur une terre qu'elles n'ont pas plus choisie que leurs ancêtres bagnards — alors il faut avoir le courage de nommer ce qui se passe. Ce n'est pas de la « décolonisation ». C'est du racisme. Un racisme qui a changé de sens, qui a inversé la charge, et qui s'est paré du vocabulaire de la justice sociale pour mieux s'exercer.

Des jeunes émeutiers interrogés deux ans après par la presse ne disent pas autre chose : « Je n'hésiterai pas à redescendre dans la rue. On se bat pour nos droits, on se bat pour notre pays. » Ils ne regrettent pas les destructions — ce sont des « dégâts collatéraux ». Ils ne reconnaissent pas les autres comme des compatriotes — c'est « notre pays », pas le vôtre.

Ce discours n'est pas celui de tous les Kanak. La majorité silencieuse aspire à la paix, à la stabilité, à la reconstruction. Mais l'extrémisme a ceci de pervers qu'il n'a pas besoin d'être majoritaire pour imposer sa loi. Il suffit de quelques centaines de personnes organisées, armées de carabines de grande chasse et de talkies-walkies, pour mettre un territoire entier à genoux.

Le laos : un seul peuple

Il y a un mot pour dire ce que la Nouvelle-Calédonie a perdu et ce qu'elle devrait retrouver. Ce mot, c'est laïcité. Non pas dans son acception courante et réduite — la séparation de l'Église et de l'État —, mais dans son sens étymologique premier.

Laïcité vient du grec laïkos (λαϊκός), lui-même dérivé de laos (λαός) — le peuple. Pas le demos, le peuple en tant que corps politique constitué. Le laos : le peuple comme masse indifférenciée, le peuple en tant que foule de particuliers, où aucun membre n'est supérieur à aucun autre. Ferdinand Buisson, le grand architecte de l'école républicaine, avait saisi mieux que personne cette dimension fondatrice : le laos, c'est l'unité indivisible du peuple, considérée comme « référence fondatrice des règles qui organisent la vie commune ». Aucune distinction, aucun privilège, aucune hiérarchie fondée sur la naissance, la religion, l'origine, la couleur de peau.

La laïcité, dans ce sens originel, n'est pas seulement une affaire de religions. C'est un principe d'organisation sociale qui dit : il n'y a qu'un peuple. Pas un peuple premier et un peuple second. Pas un peuple légitime et un peuple toléré. Un seul peuple, composé de tous ceux qui vivent sur cette terre, qui la travaillent, qui l'aiment, qui y élèvent leurs enfants.

Ce principe est exactement celui de la République. Et c'est exactement celui que l'indigénisme contemporain vient défaire, en Nouvelle-Calédonie comme ailleurs, en substituant à l'unité du laos le morcellement des communautés, la compétition des mémoires, la hiérarchie des souffrances.

L'alerte réunionnaise

Pour qui observe la situation depuis La Réunion — une île qui a su, mieux que toute autre terre française, construire un vivre-ensemble réel entre des populations d'origines extraordinairement diverses —, le spectacle calédonien est un avertissement. Car les ferments du même poison sont déjà à l'œuvre dans l'océan Indien.

On commence à entendre, à La Réunion, le même discours de séparation : les descendants d'esclaves contre les descendants de maîtres, les « d'ici » contre les « d'ailleurs », les créoles contre les zoreilles. Comme si l'histoire réunionnaise, dans toute sa complexité — cette île où chacun descend à la fois du maître et de l'esclave, de l'engagé indien et du colon breton, du malgache et du chinois, du tamoul et du normand —, pouvait se réduire à un affrontement binaire entre oppresseurs blancs et opprimés non-blancs. Comme si le métropolitain qui vient travailler à La Réunion, le touriste qui y dépense son argent, l'entrepreneur qui y crée des emplois, étaient les continuateurs de la traite négrière.

C'est absurde, mais l'absurdité n'a jamais empêché un discours politique de prospérer. Et quand on regarde ce qui s'est passé en Nouvelle-Calédonie — 900 entreprises brûlées, 14 morts, une économie effondrée, un PIB en chute de 15 %, une dépendance financière à l'État qui a explosé à des niveaux sans précédent, un endettement public de 500 % —, on mesure le prix que paie un territoire quand il cède au communautarisme.

Car il faut le dire crûment : si la Nouvelle-Calédonie devenait indépendante demain, dans l'état où elle se trouve, ce ne serait pas l'avènement d'une nation libre et souveraine. Ce serait la mise sous tutelle par une oligarchie locale, le retour de structures de domination archaïques, l'effondrement des services publics, de la protection sociale, du système de santé. Les premiers à en souffrir seraient les Kanak eux-mêmes — ceux des quartiers populaires, ceux de la brousse, ceux qui attendent déjà des heures dans un dispensaire pour voir un médecin qui ne vient qu'une fois par semaine. L'indépendance rêvée engendrerait la dépendance subie. Le sort de certains États voisins du Pacifique — et l'exemple plus lointain mais plus parlant de Madagascar — montre assez ce que produit la souveraineté nominale sans les moyens de la souveraineté réelle.

Revenir au laos

Il n'y a pas de solution dans la séparation. Il n'y en a jamais eu. Quand les peuples se séparent par la couleur de peau, par l'ascendance, par le sang — quand ils substituent le tribal au national —, ils ne trouvent pas la justice. Ils trouvent la guerre.

Pierre le bagnard et François le communard n'avaient rien en commun, sinon d'avoir été jetés sur le même rivage par la violence de l'Histoire. L'un avait volé, l'autre s'était révolté. L'un était un criminel de droit commun, l'autre un idéaliste politique. Mais ils ont fait souche sur la même terre. Et leurs descendants ont fini par former, avec les descendants des Kanak, des Wallisiens, des Javanais, des Algériens du Pacifique — ces Kabyles déportés après la révolte de 1871, eux aussi « victimes de l'Histoire » —, une société imparfaite mais vivante, diverse mais unie par ce qui fait la force d'un peuple : le travail commun, l'école commune, la loi commune.

Les résultats d'hier — 26 sièges contre 24, l'impasse parfaite — disent peut-être autre chose que l'impuissance. Ils disent peut-être qu'aucun camp ne peut imposer sa vision à l'autre. Que la seule voie possible est celle du compromis. Que le laos — un seul peuple, indivisible, sans hiérarchie d'origine — n'est pas une chimère républicaine mais la seule alternative à la guerre civile.

Pierre et François n'avaient pas choisi cette terre. Mais leurs enfants, eux, l'ont aimée. Et les enfants de leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants. Jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à hier, jusqu'au bureau de vote de Nouméa ou de Bourail où un arrière-arrière-petit-fils de bagnard a glissé un bulletin dans l'urne — parce que cette terre est la sienne, qu'il n'en a pas d'autre, et que personne ne devrait avoir à s'en excuser.

La grande ironie de l'Histoire - Quand les Kanak parlent du "grand remplacement".

Il y a dans cette affaire une ironie que les amateurs de contradictions politiques savoureront. Le gel du corps électoral calédonien — ce dispositif qui a privé jusqu'à 42 000 personnes du droit de vote aux élections provinciales, au motif qu'elles étaient arrivées trop tard sur le territoire — repose sur un présupposé que l'on pourrait formuler ainsi : si l'on laisse voter tous ceux qui s'installent, le peuple originel sera submergé, noyé, remplacé dans ses propres institutions. Autrement dit, le Grand Remplacement. Non pas celui d'Éric Zemmour, bien sûr — celui-là est unanimement dénoncé comme une théorie complotiste d'extrême droite, raciste et dangereuse. Celui des Kanak. Celui-là est défendu avec ferveur par La France insoumise et le Parti communiste, qui y voient un juste combat de décolonisation. Jean-Luc Mélenchon, qui a « très clairement dit qu'il accompagnerait le territoire vers l'indépendance », soutient donc activement un mouvement politique qui exige un droit du sang électoral, un corps électoral ethniquement protégé et la primauté juridique du « peuple premier » sur les arrivants — c'est-à-dire, mot pour mot, le programme qu'il combat chez Zemmour.

Remplacez « Kanak » par « Français de souche », « accord de Nouméa » par « préférence nationale » et « gel du corps électoral » par « immigration zéro » : les structures argumentatives sont rigoureusement identiques. Ici comme là, on invoque un peuple originel menacé dans son identité par des flux démographiques qu'il ne contrôle pas. Ici comme là, on réclame que l'antériorité sur le sol confère une supériorité de droits. La seule différence, c'est que lorsque cette logique est portée par un mouvement mélanésien soutenu par la gauche radicale, elle s'appelle « autodétermination des peuples ». Et quand elle est portée par un polémiste méditerranéen soutenu par la droite radicale, elle s'appelle « fascisme ». La cohérence intellectuelle, visiblement, s'arrête à l'équateur.


DiBu — Le Blog de DiBu — Juin 2026

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