J'accuse aujourd'hui, ouvertement, Jean-Luc Mélenchon. Par orgueil, par culte de sa propre personne, d'avoir bâti un monstre : La France insoumise. Non un parti, mais une machine à ressentiment, qui racle tout ce qui peut nourrir la démagogie et dresse une France contre l'autre — comme s'il existait une France ancienne et une « nouvelle France ». Il n'y en a qu'une. Elle est une, indivisible, et elle est éternelle.
I. L'universel à géométrie variable
Commençons par ce qui, à mes yeux, disqualifie intellectuellement le mélenchonisme : son rapport à l'universel.
En métropole, LFI plaide pour le droit de vote des étrangers. C'est une position défendable, cohérente avec une certaine idée de la citoyenneté ouverte. Mais en Nouvelle-Calédonie, le même mouvement soutient le gel du corps électoral et la préférence donnée au peuple autochtone kanak. Autrement dit : ici, le sol et le sang ne doivent jamais fonder la citoyenneté ; là-bas, ils la fondent légitimement. Ici, l'idée même d'un « grand remplacement » est un fantasme d'extrême droite ; là-bas, la crainte d'être démographiquement submergé devient un argument respectable.
On ne peut pas avoir raison des deux côtés du même océan. Ou l'universalisme républicain vaut partout, ou il ne vaut nulle part. Ce que révèle cette géométrie variable, c'est qu'il ne s'agit jamais de principes : il s'agit toujours de déstabiliser. Ce qui compte, c'est de faire céder le socle — la nation une, la langue commune, l'égalité abstraite des citoyens — au nom d'une cause qui change selon la latitude.
Cette méthode a une histoire. À La Réunion, dans les années de guerre froide, le Parti communiste de Paul Vergès a longtemps entretenu une fidélité idéologique à Moscou qui passait avant l'intérêt national. On retrouve la même matrice : une Internationale dont la logique consiste, en dernier ressort, à affaiblir la France de l'intérieur au nom d'un ailleurs supposé plus juste.
II. Le voile, la laïcité et le mot « peuple »
Il faut nommer les choses. Je ne parle pas des musulmans de France, mes concitoyens, dont l'immense majorité vit sa foi en paix. Je parle d'un noyau islamiste qui joue sur l'orgueil blessé, instrumentalise la religion et transforme des symboles en armes politiques.
Le voile en est l'exemple. Interrogez philosophiquement celles qui en ont fait un étendard : vous découvrirez souvent moins une conviction spirituelle qu'une posture militante. On y milite pour « la liberté », pour « des valeurs » — que l'on n'applique jamais à soi-même. Le discours est un paradoxe vivant : liberté proclamée, soumission revendiquée. Et LFI, plutôt que d'interroger cette contradiction, la flatte, parce qu'elle lui fournit une clientèle.
Quant au « peuple » que Mélenchon prétend incarner : je récuse l'idée qu'il se réduirait aux vagues d'immigration récentes, ou que la France d'aujourd'hui ne serait qu'un agrégat de communautés. Beaucoup de Français, quelle que soit leur origine, se sentent insultés par cette manière de les décrire. Et je note que ce mouvement, qui se pare de vertu, traîne depuis des années des accusations documentées d'antisémitisme et de complaisance — au point de fracturer durablement la gauche elle-même.
III. Le spectre de la Terreur
Le fond du projet, c'est le vieil imaginaire de Robin des Bois : prendre aux riches pour donner aux pauvres. On connaît la chanson. C'est celle de 1793.
Une bourgeoisie ambitieuse dresse le peuple contre une aristocratie coupable, certes, de n'être pas démocratique — mais que va faire cette Révolution ? Selon l'historien Donald Greer, la Terreur a envoyé à la mort quelque 17 000 personnespar condamnation judiciaire (16 594 identifiées), sans compter les dizaines de milliers de morts en prison et hors jugement. Robespierre, qui plaidait en 1791 contre la peine de mort au nom de Rousseau, finira par réclamer la tête du roi avant de perdre la sienne. Et dix ans après 1789, ce déchaînement accouchera non de la liberté, mais de Napoléon.
Je le dis souvent en songeant à Hegel : il faut savoir regarder le tableau à distance. À vingt centimètres, on ne voit qu'une tache de sang ou un geste de justice. Reculez, et vous voyez le mécanisme entier : l'ivresse de la vertu qui se mue en fureur, la promesse d'égalité qui installe des ambitieux sans culture ni sens de l'histoire. Le vocabulaire sommaire de LFI, ses slogans taillés pour n'exiger aucune connaissance, sont de la même eau. Ce n'est pas un hasard si l'on retrouve, dans ses marges, tant de pensée manichéenne, de complotisme et d'antisémitisme recyclé : le simplisme est un aimant.
IV. L'homme du ressentiment
On comprend mieux l'homme quand on lit sa trajectoire.
Jean-Luc Mélenchon est né en 1951 à Tanger, de parents pieds-noirs d'Algérie d'origine espagnole. Il reçoit une éducation catholique, puis rejoint la France en 1962. À Besançon, il décroche une licence de philosophie et une autre de lettres modernes — sans aller au-delà. Il deviendra athée par réaction, entrera en franc-maçonnerie (il l'a lui-même reconnu, y voyant « le fil d'or » de l'histoire), fera un parcours de notable de gauche, puis, écarté par les socialistes, fondera son propre mouvement d'ultra-gauche.
Ce que je lis dans ce parcours, c'est un amour de la France qu'il n'a jamais osé s'avouer, presque une honte, retournée en accusation permanente contre le pays colonisateur. On ne construit pas une pensée sur une blessure : on construit un ressentiment. Et le ressentiment, en politique, fabrique toujours le même produit — un discours de la haine et du rejet de l'autre, habillé en générosité.
Reste le talent. C'est un immense orateur, un beau parleur. Mais ce qu'il veut, c'est le pouvoir. Il aura surtout réussi une chose : détruire la gauche de gouvernement, au point qu'il ne reste plus personne, à gauche, pour prendre le relais.
Et ce qui reste ne vaut guère mieux. Prenez Raphaël Glucksmann, ce grand bourgeois donneur de leçons qui nous explique doctement qu'il faut soutenir l'Ukraine jusqu'au dernier euro. Regardons son itinéraire, sans indignité mais sans naïveté. Fils du philosophe André Glucksmann — maoïste repenti reconverti dans un atlantisme militant —, il fut de 2005 à 2012 le conseiller du président géorgien pro-occidental Mikheil Saakachvili, apôtre de l'adhésion à l'OTAN. Il épousa Eka Zgouladze, première vice-ministre de l'Intérieur de Géorgie, un temps ministre par intérim, puis première vice-ministre de l'Intérieur d'Ukraine de 2014 à 2016. Il partage aujourd'hui la vie de Léa Salamé. Voilà un homme dont toute la trajectoire, de la Géorgie à Kiev, épouse au plus près les intérêts américains dans l'ancien espace soviétique. Je ne le crois pas corrompu ; je le crois pire, en un sens : sincère. Un agent d'influence, peut-être inconscient, d'un atlantisme qu'il a respiré au berceau, et qui n'a jamais été le nôtre. Quand un tel homme nous somme d'aller mourir aux frontières de la Russie, on mesure le vide.
V. L'Ukraine, ou la lucidité contre la posture
Puisque j'en suis à la guerre, disons les choses telles que je les pense — comme une opinion, non comme un verdict.
Oui, l'invasion de l'Ukraine par la Russie constitue une violation du droit international. Je ne le nie pas, et je ne fais pas de Poutine un modèle de démocratie. Mais je refuse la lecture enfantine qu'on nous impose, celle des bons et des méchants. On ne peut pas passer trente ans à pousser l'OTAN toujours plus à l'est, à masser des alliances aux portes d'une puissance nucléaire, à agiter la question du Donbass et menacer l'accès russe à Sébastopol et à la mer Noire, puis feindre la stupeur quand cette puissance réagit avec brutalité. À la place de Poutine, quel chef d'État aurait laissé une alliance militaire adverse s'installer sur son palier et menacer son unique débouché maritime ? Défendre son peuple et son glacis stratégique, c'est le métier même d'un chef d'État. Cela n'excuse pas la violence ; cela l'explique — et un dirigeant sérieux gouverne avec des explications, pas avec des indignations.
Je sais ce qu'on m'objectera. Que Kiev est une démocratie agressée. La réalité est plus trouble : l'Ukraine traîne de lourdes affaires de corruption, jusque dans l'entourage du pouvoir, et certaines de ses milices nées en 2014 ont une matrice d'extrême droite bien réelle — même si la propagande russe l'a caricaturée à l'excès. Dans ce brouillard, la France s'épuise à financer un effort de guerre sans fin, alors qu'elle n'a plus un sou. Je trouve cela déraisonnable. Notre intérêt national ne se confond pas avec celui de Washington, et il serait temps de nous en souvenir.
VI. Ce que je refuse à l'autre camp aussi
Qu'on ne se méprenne pas. Constater l'effondrement du mélenchonisme ne fait pas de moi un supporter aveugle du camp d'en face.
Je vois bien que le Rassemblement national a mené un travail de dédiabolisation, que le discours de Bardella ou de Marine Le Pen a mis à distance ses outrances d'hier, au point d'emprunter parfois au vocabulaire d'un gaullisme social. Et je récuse au passage un amalgame paresseux : être nationaliste français, hier comme aujourd'hui, ce n'est pas être nazi. Le nationalisme de Barrès ou de Maurras fut même profondément germanophobe ; aimer sa terre en reconnaissant à l'autre le droit d'aimer la sienne n'a rien à voir avec l'idéologie hitlérienne. Mais cette distinction, aussi juste soit-elle, ne me fera pas réécrire les faits : le fondateur du Front national a été condamné trois fois pour avoir minimisé des crimes contre l'humanité, et cela, aucune stratégie de communication ni aucune nuance historienne ne l'effacent.
Et sur un point précis, je romps franchement avec la droite nationale : la taxe Zucman. Cet impôt plancher de 2 % ne viserait que 1 800 foyers détenant plus de 100 millions d'euros — soit un rendement de quinze à vingt milliards. Il ne s'agit pas de faire payer les riches plus que les autres, mais de ne plus les laisser payer moins, alors que les ultra-patrimoines s'acquittent proportionnellement de moitié moins de prélèvements que le Français ordinaire. Le RN s'y oppose, quand 75 % de ses propres sympathisants y sont favorables. C'est une faute. Que les grandes fortunes rentrent, elles aussi, dans la solidarité nationale : voilà une exigence que je fais mienne sans complexe.
VII. Le choix que je ne me déroberai pas
Il faut maintenant que je me découvre, car un texte de cette nature n'a de prix que s'il engage celui qui le signe.
J'ai défendu toute ma vie des idées de gauche. Je suis l'élève et l'ami de Cornelius Castoriadis. Et pourtant : si demain un second tour oppose Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, je voterai pour elle sans l'ombre d'une hésitation, et je ferai tout pour faire barrage à Mélenchon. Si c'est Jordan Bardella qui se présente — car chacun parle de lui, même si Marine Le Pen n'est pas encore empêchée : la cour d'appel doit rendre le 7 juillet l'arrêt qui dira si elle reste éligible pour 2027 —, ce ne sera pas mon choix préféré, j'aurais mille fois préféré elle ; mais ma main ne tremblera pas davantage. Entre un homme qui veut fracturer la nation et un parti qui, quoi qu'on en pense, dit vouloir la préserver, je choisis la nation.
Et qu'on ne vienne pas m'opposer la macronie comme un recours. Car je ne crois pas un instant que la droite dite traditionnelle, le centre ou le macronisme vaillent mieux que Mélenchon. Je suis profondément déçu de ces années : j'y vois l'une des premières causes de la situation où nous sommes — la ruine du pays, les cadeaux consentis aux milliardaires, et peut-être même l'essor de Mélenchon, nourri par un pouvoir qui n'a jamais cessé de diviser. Emmanuel Macron n'a jamais rencontré le peuple. Ce n'est pas une affaire d'âge : c'est qu'il n'a jamais compris ce qu'est le peuple, ni ce qu'est la France. Il rêvait d'une start-up nation. Mais la France n'est pas une start-up. C'est une vieille dame que l'on doit respecter.
VIII. Une et indivisible
La France n'est pas devenue la France sans faire couler du sang. C'est l'histoire de tous les pays. Mais elle ne se relèvera pas en se divisant en tribus, en dressant les stades contre l'hymne — comme ce maire de Saint-Denis qui érige le sifflet de La Marseillaise en « droit à la réplique populaire ». Elle se relèvera en faisant corps.
Mélenchon pourra toujours invoquer « l'axe républicain ». Il en est sorti depuis longtemps. La République, ce n'est pas la fragmentation érigée en vertu : c'est un seul peuple, une seule langue, un seul drapeau, autour desquels on se serre les coudes précisément quand le destin n'est pas au plus beau.
Je sais d'où je parle. Je suis un fils de l'immigration espagnole — je l'ai raconté ailleurs — et c'est peut-être pour cela que je tiens tant à ce pays : on n'aime jamais mieux la France que lorsqu'on a dû, dans sa lignée, la mériter. Je suis aussi officier de réserve, et si j'étais en âge de combattre, je m'engagerais sans hésiter pour mon drapeau. J'assume ce romantisme, à l'heure où je vois ma patrie abîmée. C'est ce qui fait que je me reconnais parfois dans certains propos d'Éric Zemmour — souvent excessifs, mais qui touchent quelque chose de vrai. Défendre la République une et indivisible, faire front contre tous ceux qui divisent la France : voilà, aujourd'hui, tout mon travail.
Nous devons nous relever. Tous. Cela passera aussi par le fait de retrousser nos manches, et d'accepter que chacun contribue — du plus modeste au milliardaire. Pas un genou à terre. Le drapeau, haut.
DiBu
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